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26/12/2016

On va traiter ça...

Virginie Hocq n'est pas drôle, et en plus, c'est contagieux

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L'hystérique (1885) de Camille Lemonnier, romancier belgicain d'origine wallonne, annonce le prêtre pervers et obsédé d'Octave Mirbeau : l'Abbé Jules, paru en 1888, chez le même éditeur.

L'intrigue tient en quelques mots : les amours d'un ecclésiastique, l'Abbé Orléa, d'ascendance espagnole, sorte de croisement entre Claude Frollo et Urbain Grandier, pour une béguine simple d'esprit, la bien-nommée Humilité, inspirée de la mystique wallonne Louise Latteau.

Etrangement, en dépit de ce modèle, tout est flamand chez Lemonnier : la nourriture, le climat, les physionomies.

Exemple typique de littérature belgicaine : le symbolisme-à-la-belge, tout comme le surréalisme des Magritte et consorts, représentait une tentative de la bourgeoisie bruxelloise pour produire un courant artistique autour duquel cristalliserait un sentiment d'identité nationale belge.

C'est pourquoi ce symbolisme marqua souvent ses distances avec les figures françaises de la décadence, jugées trop latines, mais qui lui étaient nettement supérieures.

Le symbolisme belgicain ne pouvait être que bruxello-flamand. Une fois de plus, les Wallons, éternels lumpen-prolétaires, n'étaient pas conviés au festin, sauf gommés du décor, réduits à la figuration la plus spectrale. 

Le thème de L'Hystérique rappelle lointainement le Prêtre marié de Barbey d'Aurevilly, (1865) mais semble anticiper la Joie de Bernanos (1926) : huis-clos étouffant où une jeune fille, une âme simple, est victime de la volonté de domination d'un être maléfique.

Chez Bernanos, ce sont un psychiatre et un russe névropathe qui tentent d'arracher son secret à la pauvre Chantal. Chez Lemonnier, qui n'est pas croyant, c'est le Grand Inquisiteur qui suscite libidinalement chez sa victime le secret qu'il prétend lui extorquer.

Aucun secret dans ce jeu de dupes, juste l'entrecroisement mimétique de deux passions contrariées. La psychologie des personnages reste caricaturale et les dernières pages versent dans le gore lorsque l'église envoie un enquêteur capucin, un Cucupiètre, encore plus détraqué que la navrante béguine. 

Les épisodes d'exorcisme, de fustigations à l'ortie et de vampirisme culminent dans une scène d'avortement, entre Zulawski et Zola — ce dernier, dans son enquête à charge sur Lourdes, recourait à un effet analogue avec les soudaines menstruations d'une anémique.

Lemonnier récidivera en 1890, avec un roman décadent Le Possédé, dans lequel un juge bourgeois trompe sa femme avec une sorte de succube.

On y trouve le même vocabulaire baroque. Mais privée d'arrière-plan théologique, l'histoire perd de sa vraisemblance et frôle le grotesque en comparant un cas d'adultère, somme toute banal, avec une messe noire. 

Par ailleurs, il est symptomatique que Lemonnier qualifie de possédé le protagoniste de ce roman, alors que son Hystérique est une femme. Dire d'un homme qu'il est possédé prête une aura romantique à son vice, alors qu'une femme, une mystique, ne peut souffrir que d'hystérie.

En cela, L'Hystérique constitue un intéressant document d'époque. L'hystérie masculine échappe-t-elle à la représentation ? C'est une thèse développée par l'historienne Nicole Edelman, dans Les Métamorphoses de l'hystérique.

A l'époque de Lemonnier, la médecine de Charcot reconnaissait pourtant une hystérie masculine, moins photogénique, moins repérable puisqu'elle se traduisait par une folie ambulatoire, par le vagabondage.

Toute l'ironie tient dans ce constat : si l'hystérie servait autrefois de machine anticléricale et de bio-politique prescriptrice — la femme au foyer et l'homme en usine — les rôles aujourd'hui définis par l'économie mondialisée sont spectaculairement renversés.

Ainsi, la femme doit être libérée, c'est-à-dire volage, et l'homme, nomade, homo migratus, c'est-à-dire également délocalisables, affranchis de toute tradition.

La terminologie médicale s'adapte également. Ainsi, l'hystérie ne figure plus parmi le DSM-5, elle est désormais requalifiée en Trouble Bipolaire, ou en Trouble Oppositionnel Comportemental.

On va traiter ça, une fois. 

ZLM

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