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10/02/2017

Conjurer Atropos

 

Pourquoi Ernst Jünger est-il plus apprécié en France qu'en Allemagne ? Nul n'est poète en son pays, fût-ce das Land der Denker und Dichter. C'est peut-être une question de traduction...

Le vocabulaire de Heidegger (Dasein, Gestell) a une sonorité banale ou comique aux oreilles germanophones, alors qu'en français une redoutable pesanteur le caractérise. Ce qui est trivial dans une langue devient ésotérique dans une autre. 

Il arrive aussi qu'une traduction, malgré ses imperfections, confère un charme ou une profondeur supplémentaire à l'original. Ainsi, en français, Jünger laisse une étrange impression de dureté, de précision entomologique, mais aussi d'évanescence, de flammes fuligineuses et de brumes hyperboréennes. Précisément ce que j'aime chez lui.

C'est aussi le cas des Ciseaux, méditation sur l'invisible, traduite par Julien Hervier. Pour les besoins d'une future activité, à mon tour, j'ai convoqué Atropos et remanié la trame. Si ma version — mon dispositif, en heideggérien dans le texte — diffère quelque peu, elle clarifie et concentre le propos.

Jünger tel que je l'entends.

*

Les ciseaux restent la plupart du temps inemployés, comme un objet qui rêve. Dans le domaine de la Parque, lorsque les ciseaux ne tranchent pas encore, lorsqu'ils commencent à s'entrouvrir, ce ne sont pas des idées mais des phénomènes qui s'offrent à nous : prophétie, seconde vue, autoscopie. 

La seconde vue, second sight, est fréquente chez les Celtes. On en trouve des traces chez les romanciers irlandais : Oscar Wilde consulta la célèbre voyante de Mortimer Street, laquelle ne perçut qu'un mur. Bien après, Wilde devait y repenser en fixant la paroi de sa geôle de Reading.

La seconde vue ressemble à la prophétie, mais le sublime n'y joue aucun rôle. Alors que le prophète voit sans participer à sa vision, la prémonition permet au sujet de se mouvoir dans l'avenir en y prenant part. 

Toutefois, la prémonition n'ouvre pas sur de larges perspectives comme lorsque le ciel de l'apocalypse s'enroule tel un rideau. Prophète et astrologue sont plus crédibles dans l'ensemble que dans le détail, alors que la prémonition, plus factuelle, plus précise, ressemble à ce qu'on aperçoit en épiant par un trou de serrure.

Ainsi, on ne voit pas la guerre, mais les casques des fantassins qui défilent le long de la ferme. L'enfant les suit des yeux, mi-émerveillé, mi-effrayé avant de reprendre ses esprits. Peut-être dans quelque songe, des cuirassiers français chevauchaient-ils à travers la Westphalie alors que Napoléon était encore à l'école militaire.

En effet, si les événements s'accomplissent tels que nous les présente la seconde vue, c'est moins par une nécessité du destin que parce qu'ils ont déjà bel et bien eu lieu, quelque part dans les tourbillons du temps, dans les spirales d'une métahistoire. 

La mère du marin se réveille tandis que son fils se noie aux antipodes. Le don de télépathie semble avoir très répandu autrefois ; il a été employé jusqu'à notre époque, aux Indes à l'époque coloniale et pour des voyages d'exploration autour de la calotte polaire.

Lorsqu'une prémonition s'accomplit, les ciseaux se referment et tranchent. Comme la vision l'annonçait, un orage a foudroyé la grille du cimetière intacte jusque-là. Comme dans la vision, un frère retrouve le corps de son jumeau noyé dans l'étang, avec une truite qui frétille auprès de lui.

Le trouble qui nous gagne alors évoque le lendemain d'une nuit d'ivresse. Les images se bousculent et s'agencent, un destin s'est noué. Boire à la fontaine de Mimer est tabou. 

Dans la mythologie scandinave, Mimer était le gardien d'une source souterraine dont l'eau procurait la connaissance des secrets ultimes : les dieux eux-mêmes ne pouvaient y goûter. Odin reçut la permission, mais dut sacrifier un œil. 

Considérons la paroi extérieure du mur du temps comme la margelle d'un puits : la mousse et le lierre y décrivent le cercle d'un serpent qui se mord la queue. Bien que le regard ne puisse pénétrer, la main se risque et avance plus profondément à mesure que croît le péril, le danger de mort.

En pareilles circonstances, l'autoscopie n'est pas rare, c'est-à-dire la perception télépathique de soi-même. Le blessé se sent comme suspendu au-dessus de la table d'opération, ou à distance de l'accident de voiture qui vient d'avoir lieu. Si c'était un rêve, nous serions effrayés mais dans un tel cas, nous demeurons hors d'atteinte, comme un photographe qui cherche le meilleur angle. Les ciseaux ont cessé de couper.

Après l'effleurement de la mort, si nous passons devant un miroir, notre reflet nous paraît plus dense, plus net, comme si l'ultime éclat de la transcendance troublait notre regard. Ainsi, le sol donne l'impression de vaciller lorsque le pied foule enfin la terre ferme, après la traversée d'une tempête. 

La lumière devient perméable, le silence s'infiltre goutte à goutte. A proximité de la mort, il s'intensifie, devient abyssal. Dostoïevski évoque un tel silence dans la chambre nocturne où le Prince et Rogojine demeurent auprès d'Anastasia, la belle assassinée. Une mouche bourdonne. Le cœur bat la chamade. 

Le temps devient insondable, s'arrête au milieu de la course — bientôt, il déferle. Anbranden. Die Zeit brandet an. Brandung, le ressac. Brand, le feu.

De même que la vague déferle contre la falaise, s'immobilise et se diffracte en écume, ce déferlement au point de contact entre deux mondes se manifeste comme une apparition, comme une illumination engendrée par le passage du visible à l'invisible, ce que Chestov appelle les révélations de la mort.

Ce sont de telles éclaircies qui nous empêchent de désespérer de la littérature et de la vie : comme la découverte d'un trèfle à quatre feuilles au milieu des vieux papiers et des boîtes de conserves sur un tas d'immondices.

Extrait et adapté des Ciseaux, par Ernst Jünger, éditions Christian Bourgois.

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