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27/02/2017

Démons comptables

Plutôt un Wajda moyen qu'un Belvaux subventionné

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Un film académique, prétendent certains à propos des Possédés d'Andrzej Wajda. Adapter les Démons relève de l'exploit. Sans être un échec, le film de Wajda constitue une introduction honnête, mais partielle. Simplifier l'intrigue du roman l'affadit — son efficacité reposant sur son caractère brouillon.

L'erreur du cinéaste fut de centrer la narration sur Chatov, personnage secondaire par rapport à Stavroguine, trou noir autour duquel gravitent tous les événements, vers qui convergent toutes les lignes de fuite, toutes les attentes déçues.

Le film apparaît déséquilibré, malgré l'interprétation convaincante de Jerzy Radziwiłowicz dans le rôle du brave Chatov, avatar de Dostoïevski, et celle de Lambert Wilson, grimé en cynique mannequin de cire — dans le roman, le visage du chef des Démons est décrit comme un masque d'une beauté inexpressive.

L'absence de la confession de Stavroguine, épisode crucial, présenté comme épilogue dans la version française du roman, accentue ce déséquilibre et l'impression d'inachèvement. 

Le film se termine par l'agonie de Stéphane Verkhovenski, joué par un incongru Omar Sharif. Nous sommes les possédés, dit-il en expirant.

Contresens habituel : quand Dostoïevski citait Mathieu et l'épisode de Gérasa, il exprimait précisément l'inverse. C'est la Russie qui souffre de possession, mais les démons, les personnages du roman, viennent de l'extérieur. Ce sont moins des Russes que des occidentalisés : ils reviennent de l'étranger, de Suisse, vivier anarchiste à l'époque. 

En dépit de ces réserves, l'interprétation des acteurs est souvent remarquable et restitue l'atmosphère brumeuse, ainsi que la teneur intellectuelle des dialogues. Le personnage de Kirilov (Laurent Malet) est très réussi ; Wajda parvient à transposer le tragi-grotesque de son suicide programmé. Je vais leur tirer la langue, liberté, égalité, fraternité ou la mort !

En revanche, était-il nécessaire de sous-employer des acteurs de premier plan ? Si le regretté Bernard Blier campe un Von Lembke crépusculaire et épuisé, fidèle à l'image que s'en fait le lecteur, la présence d'Isabelle Huppert en second rôle, surgissant in extremis pour accoucher, étonne pour le moins. Détail comique : il nous a semblé reconnaître l'écrivain Robbe-Grillet, en yourodivy, dans un plan de foule, au début du film.

Un roman aussi malade que les Démons aurait exigé un montage plus haché, plus fiévreux, quitte à donner dans l'hystérie. Qu'on l'aime ou pas, le plus dostoïevskien des cinéastes polonais, jusqu'à l'insupportable, reste Zulawski qui fut l'élève de Wajda.

Les Possédés date de 1988. Un an plus tard, le régime soviétique, en bout de course, s'effondrait. Gorbatchev fut le Von Lembke de l'URSS — cela explique le rôle tenu par Bernard Blier, qui y ressemble physiquement : un homme dépassé par les événements qu'il a déclenché en croyant les maîtriser. La gorbymania fut un pur phénomène d'exportation...

Aujourd'hui, la perspective est inversée. Poutine montre la voie. Pout, le chemin... Et ce sont les Occidentaux qui sont malades des démons que la Russie, elle, est parvenue à expulser : les oligarques de moindre envergure, les démons comptables comme l'horrible bagnard Fedka qui harcèle Stavroguine dans les ruelles boueuses.

C'est bien simple : ces deux-là, on dirait Juncker et Macron. Ce dernier se retourne en ricanant : je ne suis pas socialiste, je suis un escroc !

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