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09/03/2017

Anticorps

 

We may seem cold, we may even be the most depressing people you've ever known... Thomas Bernhard ou comment on ne tient que dans l'espoir de rencontrer quelqu'un de plus malheureux que soi. 

Le narrateur de Oui, un intellectuel quasi psychopathe, auteur d'une thèse sur les anticorps, se rend chez son « ami » Moritz pour se servir de lui comme d'un punching ball. Il y rencontre une Persane, femme qu'on suppose plus âgée, quasi asexuée, avec qui il déambule en forêt.

La Persane s'est vouée à la réussite sociale de son ingénieur de mari, avant de découvrir qu'elle le hait. Elle se confie au narrateur, ils vivent une sorte d'expérience intime, sans jamais coucher ensemble. Comme disait Arletty : avec nos deux malheurs, cela ferait une belle catastrophe.

La prose répétitive et obsessionnelle de l'Autrichien Bernhard évoque Beckett, mais un Beckett plus sincère — le désespoir de l'Irlandais sent la boîte de conserves, alors que Bernhard était réellement malade. L'ironie est qu'il est aujourd'hui totalement récupéré par le milieu de bobos qu'il vomissait. Encore un qui n'a pas fini le travail.

L'extrait ci-dessous est découpé en paragraphes, ce qui n'est jamais le cas dans ses livres qui se présentent comme une coulée continue de lave neurasthénique. Ce qui serait illisible sur un écran d'ordinateur...

Elle ne voulait plus entendre parler de personne. Les hommes la dégoûtaient trop, toute la société humaine l'avait trop profondément déçue et laissée seule avec sa déception. Cela n'aurait rimé à rien de dire quelque chose, aussi, je n'avais fait qu'écouter sans rien dire...

Au cours de notre deuxième promenade dans la forêt de mélèzes, j'avais, m'a-t-elle dit, su lui expliquer pour la première fois, de manière claire et déterminée, la notion d'anarchie. L'anarchie, a-t-elle dit, et rien d'autre... Un anarchiste est seulement quelqu'un qui met en pratique l'anarchie, lui avais-je dit dans la forêt de mélèzes, et elle me le rappelait maintenant.

Dans une tête douée d'esprit, tout est anarchie a-t-elle dit et elle ne faisait que répéter une autre de mes citations. La société, n'importe quelle société, doit toujours être renversée et abolie, a-t-elle dit, et, de nouveau, ce qu'elle disait venait de moi.

Tout ce qui existe est tellement plus atroce et plus terrible que quand c'est vous qui le décrivez, a-t-elle dit. Vous aviez raison, a-t-elle dit, ces gens d'ici sont malveillants et brutaux, et ce pays est inhumain et mortel.

Vous êtes perdu, comme je suis perdue, a-t-elle dit. Vous pouvez chercher refuge où vous voulez. Votre science est une science absurde, comme toutes les sciences. Vous vous entendez parler ? m'a-t-elle demandé, c'est vous qui avez dit tout ça. Schumann et Schopenhauer, ils ne vous apportent plus rien, reconnaissez-le.

Dans tout ce que vous avez fait dans votre vie, que vous aimez tant appeler existence, vous avez naturellement échoué. Vous êtes un être absurde. 

Je l'ai écoutée encore un moment, puis je n'ai plus tenu, j'ai pris congé d'elle. Quand je me suis retrouvé dehors, au milieu de la forêt, je me suis répété à haute voix sa dernière phrase : ne venez plus me voir, laissez-moi seule.

Je m'en suis tenu, malgré toutes mes résistances intérieures, à cette recommandation...

Pendant longtemps, je n'ai plus entendu parler d'elle. Au début de février, ou plus exactement le dix-sept, le lendemain de mon anniversaire, je tombai dans le journal sur une nouvelle tout à fait surprenante et qui m'avait tout de suite semblé me concerner.

Une étrangère, on ne disait rien de son origine, s'était jetée la veille à Perg, sous un camion...

A Perg, en descendant du train, elle s'était assise au buffet de la gare et avait bu un thé brûlant. Elle avait payé, puis était allée se jeter tout droit sous un camion qui arrivait juste à ce moment-là à la hauteur du buffet, chargé de plusieurs tonnes de ciment. Son cadavre était méconnaissable...

Deux jours plus tard, comme j'allais revoir la maison abandonnée, pas encore à moitié terminée et déjà délabrée au milieu du pré humide, il m'est revenu à l'esprit que j'avais dit à la Persane, au cours d'une de nos promenades dans la forêt de mélèzes, que, de nos jours, tant de jeunes se suicident et que la société ne comprend absolument pas pourquoi, et il m'est revenu aussi que, sans transition, et avec toute la brutalité dont j'étais capable, j'avais demandé à la Persane si elle-même se tuerait un jour.

Sur quoi, elle s'était contentée de rire et elle avait dit Oui.

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