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22/03/2017

Mauvaise graine

Maintenant, il y a prescription, on peut le dire. L'acte fondateur de ta généalogie, c'est un suicide : l'arrière-grand-père Joseph, capitaine d'industrie, veuf et ruiné, se pend à une poutre de la cave. Il abandonne sept enfants, parmi lesquels ton grand-père, lui-même prénommé Joseph — il parviendra tout de même à devenir géomètre.

Jadis, le suicide était tabou dans les familles catholiques. Une malédiction pesait sur les proches du défunt qui ne pouvait être enterré religieusement. Du moins, on le dit. Vous n'y étiez pas et moi non plus.

Aujourd'hui, tout cela se perd dans une rumeur, dans l'insignifiance de ce sale petit pays. Tout le monde se moque de tout, en particulier de la Wallonie. Qui se souviendra de cette galerie de train fantôme ? Ils avaient un grain... Ils descendaient une marche à chaque génération... So what ?

Dans nos sociétés industrielles, la mémoire n'excède pas trois générations. Au-delà, tout devient flou...

Hier encore, tu te demandais combien d'êtres humains ont vécu sur cette planète jusqu'à aujourd'hui. D'après les estimations des scientifiques, cent milliards... La somme des vivants actuels n'en représenterait qu'un pourcentage infime — ne parlons pas des Wallons ! Cela signifie que l'humanité se compose de plus de morts que de vivants...

Cent milliards d'esprits... Vertige cosmique... Danse macabre en spirale... Une chaîne anonyme, des têtes de ténèbres, comme quand Ulysse se rend dans le Nord, dans les brumes de Cimmérie, autrement dit en Wallonie. Ulysse creuse une fosse et verse le sang noir pour interroger l'Hadès. Il a vite fait de remonter. Tous ses camarades l'attendent en haut de l'escalier. Alors, à quoi ça ressemble là-dessous...

Pas terrible... Les morts n'ont rien à dire. Les morts sont bêtes comme des belges et l'humanité se compose de plus de belges que de vivants. La Belgique, c'est le Styx... La barque de Charon dérive sur la Meuse ; on paie le passeur en jetons d'intercommunales. Une foule livide vous guette sur les berges et là, vous comprenez que le rattachisme, c'est joué... 

La poésie, c'est la fleur du pendu...

Evidemment, tout cela est trop pessimiste. Il faut adresser un message d'espoir aux jeunes qui nous lisent.

Vous verrez, plus tard, quand vous aurez des enfants. Phrase qu'aucun enseignant belge ne devrait prononcer. L'accent gâte tout... On imagine des kilomètres de bocaux de formol, remplis de Gui Home, des avortons hideux, bigleux, coiffés de casquettes et qui vous adressent des signes incompréhensibles, avec des bâillements de batraciens dans la vase, leurs palmes pressées contre le verre. On a bon d'être belges, heu heu...

Chacun se survit comme il peut, à travers ce qu'il trouve, à travers sa race, à travers sa foi, ou ses œuvres. Rozanov disait que mourir, c'était aussi peu dramatique que de changer de chaussures : l'éternel Adam poursuit son existence tant que des enfants sont là pour prendre le relais. Rozanov était un homme sain, enraciné dans une culture saine, l'orthodoxie russe.

Hélas, on ne peut en dire autant de l'entité belgicaine, de sa sous-culture yankee, de son immonde melting-pot, de sa complaisance huileuse, de son libéralisme de loge pourrie. L'éternel retour de la belgitude, c'est le serpent qui sort de la bouche de Zarathoustra, le grand dégoût que le prophète surmonte en lui tranchant la tête d'un coup de dents. 

Ce serpent bruxello-flamand qui nous étrangle, ce nœud coulant qui se resserre, il faut se l'arracher de la gorge, le transformer en câble de funambule, en corde de fakir, que sais-je encore...

Piétiner le serpent belge, écraser dans la poussière sa hideuse tête qui bave, c'est semer des graines d'underground, des champs de bulbes violacés qui finiront par éclore au printemps des peuples européens, à la mort de Bruxelles, sous un immense soleil noir : les fleurs du pendu, les mandragores de Wallonie.

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