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23/03/2017

Saint-Salaud

 

L'Eternité, c'est long surtout vers le milieu, dans les plaines d'Amérique... L'Eternité de Xavier Dupont de Ligonnès de Samuel Doux est un roman d'époque, écrit comme un scénario.

D'ailleurs, c'est un scénario. Le pitch, comme disent maintenant les bobos, se prête remarquablement à un film de propagande bruxelloise : un méchant catholique intégriste assassine sa femme et ses enfants, puis disparaît sans traces. Après le Front National, voilà un sujet pour Belvaux...

L'Eternité se base sur une affaire réelle. On ne saisit pas immédiatement ce que ce livre apporte après des enquêtes télévisées comme Non élucidé — j'aimais bien Christine, la sœur de Ligonnès, tout à fait mon type de femme : une brune mystique et conspirationniste, le genre avec lequel on ne s'ennuie pas.

Le style de L'Eternité est terne, télégraphique. Il y a bien quelques effets de brouillage, où le lecteur se demande qui parle, le narrateur ou « Xavier » — durant tout le roman, l'auteur-narrateur appelle l'assassin par son prénom, autre trait d'époque. Il y a aussi une scène d'apparition du Christ et d'hostie stigmatisée, tirée de la vie d'une sainte... 

Hormis ces passages inattendus, un texte monotone déroule des dialogues répétitifs, des scènes de ménages ordinaires, de sorte qu'au dénouement, la tragédie n'émeut pas. Les personnages semblent désincarnés, à l'instar de Xavier qui prononce le mot de la fin, quelque part dans un lieu indéterminé : je vis encore, je suis partout et pour l'éternité.

Saint-Salaud priez pour nous... Une autre forme d'éternité rôde dans le texte lorsque le narrateur détaille ses recherches sur la toile. Dans la réalité, les protagonistes du drame, Xavier et Agnès, ont laissé des indices, des prémonitions, sur des forums, sur des sites médicaux.

Ils sont entrés dans l'éternité d'internet, seule transcendance qui subsiste, une éternité sans âme, comme notre époque d'insignifiance : ils sont pour toujours accessibles, pour toujours en ligne, en train de poser des questions à d'autres esprits. Avant, on faisait tourner les tables. Aujourd'hui, on fait tourner google.

Cette lugubre éternité informatique, l'auteur l'effleure plus qu'il ne la rend perceptible. L'Adversaire d'Emmanuel Carrère, basé sur un fait divers analogue, parvenait à nous troubler d'avantage en indiquant des sinistres béances dans la biographie du tueur. Que fait-il à ce moment-là ? Que pense-t-il ? Rien si ça se trouve. Ces trouées solitaires dans les forêts du Jura étaient plus angoissantes que le scintillement des écrans d'ordinateur.

L'Eternité donne une impression de mise à plat, au ras de l'écran. L'auteur-narrateur se cramponne à sa Bible (et à sa Torah) comme à une tablette magique, pour chasser les démons, comme il dit. S'agit-il d'une pose d'écrivain ? Le sacré devient grigri et les goyims, golems. Ainsi, le très catholique Ligonnnès ne serait qu'un avatar du monstre d'argile qui porte la mort au front. Ah bon... Et l'affaire Polanski, c'était la noce à Rebecca ?

Que ce soit ou non le propos, le lecteur finit par éprouver de la sympathie pour ce milieu intégriste qui refuse Vatican II, l'avortement, la modernité : après tout, Ligonnès ne passe à l'acte qu'après avoir perdu la foi, tenté par le matérialisme yankee.

Après tout, ces sédévacantistes paraissent plus dynamiques, plus inspirés, et surtout plus romanesques que les poivrots qui hantent nos maisons de la laïcité et autres librairies maçonniques liégeoises. 

En couverture de L'Eternité..., figure une superbe Piéta de Bouguereau. Académique ? En tout cas, certainement pas informatique, mais incarnée, une réelle présence qui donne envie d'écouter la Neuvième symphonie du très catholique autrichien Bruckner, une œuvre dédiée à Dieu, inachevée, donc virtuellement éternelle.

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