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06/04/2017

Poubelle blues

Des saletés salement faites...

Chaque fois que tu vois des bennes à ordures, tu penses au roman que tu avais tenté d'écrire, et que ce blogue remplace avantageusement. Un roman vrai... Du 8-94 comme on dit dans le jargon : cette cote désigne les autobiographies.

On passe très vite du 8-94 au 8-3, c'est-à-dire de la réalité à la fiction. Souvenez-vous de la polémique au sujet de ce livre, un tire-larmes présenté comme véridique, dans lequel une orpheline victime-des-persécutions-nazies prétendait avoir été adoptée dans son enfance par des loups... En fait, cette mythomane n'avait jamais quitté Bruxelles, une fois.

A l'époque, un bibliothécaire avait haussé les épaules : « Bah, il suffit de changer la cote... Tiret 94 ou Tiret 3, ça reste du 8. » 

Dans un autre registre, l'affreux Jojo plaisantait à propos de ses conquêtes : « Cette nana, c'est une bombe, tu peux me croire, du pur 8-94. » Un jour que vous empaquetiez des retraits, il aperçut le camion des éboueurs qui remontait la rue. « Vite, on va se débarrasser des caisses. »

Les éboueurs ne l'entendaient pas de cette oreille. On ne peut pas jeter n'importe quoi, n'importe comment. L'affreux Jojo parvint à les circonvenir : ils prendraient les caisses, à condition que vous les jetiez vous-mêmes, à vos risques et périls.

Vous voilà en train de trotter derrière la benne, effectuant des allers et retours entre le trottoir et le camion. Avez-vous déjà contemplé l'intérieur d'un camion-benne au petit matin ? On dirait un bec de calmar géant, un crochet de métal qui se referme ou plutôt qui tourne sur lui-même, en broyant une masse de déchets. Et c'est là que la fiction commence... Attention, on passe du 8-94 au 8-3...

Dans ton roman, Jojo ne retire pas la main à temps. La formidable mâchoire l'avale tout cru, avec un bruit de pantin désarticulé et de squelette qui craque. Tandis qu'il disparaît dans les profondeurs du dragon, tu te précipites auprès du chauffeur, assis dans sa cabine et qui n'y comprend rien.

— Coupez le moteur, cries-tu en tambourinant au carreau... Il est tombé dedans.

Le pilote fait un geste d'impuissance. Tu rebrousses chemin, à la recherche d'un bouton sur lequel appuyer, un interrupteur qui arrêterait la mécanique, mais tu as beau frapper sur un boîtier, marteler les parois, le monstre de métal continue à rugir de plaisir, à pétrir, à malaxer une immonde bouillie dans laquelle tu guettes la réapparition d'un bras ou d'une jambe.

Pris de panique, tu contournes la benne en gesticulant, au secours, faites quelque chose... Hélas, les badauds restent coi. Sur le trottoir opposé, une mère de famille protège son enfant et un sexagénaire t'adresse des signes :

— Attention... Derrière vous !

Trop tard. Un bolide te frôle en klaxonnant, la voiture t'expédie tête la première contre la bordure, avant de s'immobiliser dans un crissement de pneus.

Mais tu ne le vois déjà plus... Des galaxies couronnent ton crâne, un voile noir descend sur le monde et juste avant de perdre le son et l'image, tu te rends compte que tu n'as pas cessé de hurler. 

Lorsque tu reprends tes esprits, tu gis sur un lit d'hôpital, la tête enturbannée d'un pansement. Tes orteils et tes doigts pianotent — tu t'en sortiras.

La suite du roman ? Le héros ne comprend pas un mot de ce que les infirmiers lui racontent. Le monde entier parle une langue étrangère. Quelque chose s'est produit entre-temps... Plus rien ne sera pareil... Toute la culture, dans la poubelle... Tout est faux...

On est fin avril 2002. Et là, difficile de dire si c'est du 8-3 ou du 8-94.

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