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10/06/2017

Fossoyeurs modérés

Je n'ai que des mauvais souvenirs. Chaque fois qu'il m'en revient un, ce qui arrive souvent, je me dis : peu importe, il est mort. Ou alors, je me dis : l'essentiel, c'est de ne plus y être. J'avance à travers d'invisibles hécatombes.

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Transfiguration de la Roumanie par Cioran. Son premier livre est aussi le meilleur parce qu'il est expose un problème concret : l'appartenance à une culture mineure et comment en sortir ? Son passage du roumain au français résout le problème. Du coup, il perd un peu de son intérêt. Son œuvre tourne à l'exercice de style. Ce dont il a tellement honte, c'est moins ce qu'il écrivait sur les juifs, que ce qu'il écrivait sur son pays ; lui qui cherchait un salut collectif, il n'est parvenu qu'à sauver sa peau, en abandonnant les siens, puis sa langue natale. Je me sens proche de lui à une différence près : moi, je reste.

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Se sentir inutile et rejeté ? On ne se sent jamais assez inutile, ni assez rejeté par ceux qu'on déteste. Je hais leur Belgique et tout ce qu'elle représente. C'est déjà bien qu'ils me laissent subsister. Un déclassé qui vivote... L'autre jour, la femme d'ouvrage qui frappait à la porte pour vérifier si j'étais toujours vivant reçut ce cri du cœur : « J'en ai assez de ce pays ! Assez ! Que la Wallonie soit rattachée à la France et qu'on n'en parle plus... » Elle me dévisagea, perplexe.

« Et ça se fera, ça ? »

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Leur rengaine : Devenir français ? Nous serions la cinquième roue du carrosse. Mes pauvres enfants, vous l'êtes déjà et la Flandre vous roule dessus ! Les Flamands qui me font le plus peur, ce ne sont pas ceux que vous appelez des extrémistes, et qui réclament la scission pure et simple de ce pays-fantôme, mais les autres : les fossoyeurs modérés qui nous enterreront vivants dans cette impasse.

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A la radio, un journaliste déclare : ce n'est tout de même pas la faute des Wallons si le port principal du pays se trouve à Anvers et si le plus grand aéroport à Zaventem. Non, ce n'est pas notre faute, mais nous le paierons quand même. Notre destin, c'est la géographie.

Les épigones de Pirenne auront beau récrire l'Histoire contre les Wallons, ils auront beau nous effacer des chroniques, ils ne changeront rien à un fait : la Sainte Vierge est apparue en Wallonie, pas en Flandre — les deux sites d'apparition mariales se trouvent chez nous, en Wallonie profonde, à Beauraing, à Banneux, pas chez les Flamands, ces crochus qui prétendent servir Mammon et le Christ en même temps.

Quand je désespère, je me dis qu'au moins, il nous restera un chemin de croix. 

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