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10/06/2017

Nuages roses

Tous les chemins mènent à Röhm...

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« Les camps de la mort nazis sont une rose aux pétales tordus, retroussés, montrant le rouge et le rose sous un soleil d'enfer. »

Comment un thuriféraire d'Hitler, zélateur des miliciens et des beaux tankistes allemands, chantre d'Oradour, poète de la soumission collaborationniste et antisémite carabiné, a-t-il pu passer pour un homme — pour un homo — de gauche ?

C'est la question posée par l'essai de l'historien et romancier Ivan Jablonka, Les Vérités inavouables de Jean Genet.

Jean-Paul Sartre fut le principal artisan de la récupération de Genet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Si Sartre est venu à Genet, c'est par croyance existentialiste, mais aussi par goût pour l'œuvre de Drieu la Rochelle, parce que l'inquiétaient les séductions du fascisme sur les intellectuels de gauche et peut-être sur lui-même.

En popularisant la figure du poète-voleur, voleur pour de vrai, fasciste pour de faux, alors que c'est l'inverse, Sartre a fait entrer Genet dans le Panthéon maudit de la gauche, où il a toujours sa place aujourd'hui.

En résumé, pour l'intelligentsia, le voleur attaque la propriété privée, donc, il est de gauche et par conséquent, il ne peut être fasciste. Un raisonnement exemplaire... de sottise.

Sartre fut à la fois le bienfaiteur et la malédiction de Genet. Sorti de prison, coqueluche de la Rive gauche, Genet perdait « le monopole légitime de l'exclusion » au profit des collaborateurs, qui, eux n'avaient pas bénéficié du même traitement et qui continuaient d'incarner le mal absolu. 

Les hommes réellement subversifs, souligne l'auteur, en 1945, en 1961, ils s'appelaient Brasillach, Rebatet, Salan, Zeller et la République les mit hors d'état de nuire.

Comment rester infréquentable alors que les salons parisiens vous ouvrent leurs portes ? Situation paradoxale pour le pédéraste Genet qui se complaisait jusque-là dans l'exclusion, la devançant si nécessaire, à l'inverse des gays d'aujourd'hui qui singent les conventions bourgeoises.

Jablonka démontre que le théâtre de Genet instituait une subversion gagnante à tous les coups, assurée d'une forte rétribution symbolique acquise sans courir de risques. Pour le dire brutalement, le théâtre de Genet s'apparentait d'avantage à un carnaval nihiliste qu'à une comédie brechtienne. 

Dépourvu de doctrine politique, Genet appréhendait le monde au travers d'une libido malsaine et revendiquée comme telle. Qu'il s'agisse de l'Algérie ou de la cause palestinienne, son soutien fut fondamentalement pervers : ce qui l'intéressait était moins la libération des peuples opprimés, que les crimes qu'un idéal peut inspirer, et le potentiel de sadisme qu'il recèle. 

« Il viendra un jour où Genet ne dérangera plus personne », écrit Jablonka. Oui, le jour où Bagatelles pour un massacre figurera au programme scolaire... 

Ce qui choque toujours chez Genet, ce qui préserve son infracassable noyau de nuit, c'est son œuvre romanesque, rédigée en prison, dans les années trente-quarante, dans laquelle s'exprime son antisémitisme et son admiration pour Hitler, qu'il décrit ainsi dans Pompes funèbres : 

Une idole asexuée qui nous regarde du fond de sa solitude, dont les joies ne sont pas les nôtres, contraint par la castration à une solitude glaciale et blanche, et dont la vie publique fut une fontaine pure de toute autre pensée que le mouvement physique de sa voix.

Adolf, mon amour... Genet cherchait à exprimer les pires atrocités avec la plus haute élégance, le mal pour le mal et non le mal travesti en bien, aseptisé et hygiénique. En cela, il vaut mieux que le coucou ultralibéral Michel Foucault, un autre « homme infâme », qui banalisait la déviance et prétendait l'instituer en norme. 

Du marquis de Sade à Genet, en passant par Foucault, se retrouve la même aporie : si tout est naturel, si tout est relatif, si tout se réduit à une simple question de jouissance, alors, il n'existe plus ni bien, ni mal, et donc, plus aucun plaisir dans la transgression, ni même de transgression possible.

Genet, lui, affirme la nécessité du Mal et son prétendu athéisme est un christianisme retourné comme un gant — Jablonka lui trouve une parenté généalogique avec Joseph de Maistre !

Relus au travers de ce prisme, Pompes funèbres ou Journal du voleur restent des livres somptueux et abjects, involontairement drôles et même fascinants — de fascinum, objet phallique censé conjurer le mauvais œil.

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