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12/06/2017

Syndrome de Gogol

Certains témoignages, rares il est vrai, nous présentent Gogol comme un saint ; d'autres, plus fréquents comme un fantôme. Il me faisait si peu l'effet d'un être vivant, écrivait Aksakoff au lendemain de sa mort, que moi qui ai peur des cadavres et ne peut supporter leur vue, je ne ressentis rien devant son corps.

Torturé par un froid qui ne le quitte jamais, il ne cesse de répéter : je grelotte, je grelotte. Il court de pays en pays, consulte des médecins, passe de clinique en clinique : du froid intérieur, on ne guérit sous aucun climat. On ne lui connaît aucune liaison amoureuse. [...]

L'abstinence volontaire ou forcée, plaçant l'individu à la fois au-dessus et au-dessous de l'Espèce, en fait un mélange de saint et d'imbécile qui nous intrigue et nous atterre. De là vient la haine équivoque que nous éprouvons à l'égard du moine, comme d'ailleurs à l'égard de tout homme qui renoncé à la femme, à être comme nous.

Sa solitude, nous ne la lui pardonnerons jamais : elle nous humilie autant qu'elle nous dégoûte. Elle nous provoque ! Etrange supériorité des tares : Gogol avoua un jour que l'amour s'il y avait cédé l'eût instantanément réduit en cendres.

Un tel aveu nous bouleverse, nous fascine, nous fait penser au secret de Kierkegaard, à son écharde dans la chair. Cependant, le philosophe danois était une nature érotique ; la rupture de ses fiançailles, son échec amoureux, le hanta toute sa vie et marqua jusqu'à ses écrits théologiques.

Faudrait-il alors comparer Gogol à Swift, cet autre foudroyé ? Ce serait oublier que Swift eut, sinon la chance d'aimer, du moins celle de faire des victimes. 

Pour situer Gogol, force nous est d'imaginer un Swift sans Stella, ni Vanessa.

E.M. Cioran : La tentation d'exister, rages et résignations.

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