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13/07/2017

No woman's land

 

Nous en avons tous peur, c'est humain...

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On n'est point criminel pour faire la peinture des bizarres penchants qu'inspire la nature. Un désir d'humain, l'essai de l'anthropologue Angès Giard, lauréate du Prix Sade 2016, s'attache à décrire l'industrie japonaise des Love Dolls.

Il s'agit de poupées grandeur nature, d'une vingtaine de kilos, ersatz moulés dans des postures d'attente infinie, conçues comme partenaires de substitution pour un public exclusivement masculin de célibataires, d'hommes mal mariés ou de névrosés, les fameux otaku.

Des contes et des poèmes japonais mentionnent l'existence de rabu dôru dès le seizième/dix-septième siècle, sous l'appellation femmes de l'Est — à l'Est, il n'y a pas de femmes, ni en réalité, ni en rêve. Vers la même époque, en Occident, une légende veut que Descartes ait voyagé avec un automate à l'effigie de sa fille disparue.

Néanmoins, il n'existe aucune preuve tangible de telles poupées avant le vingtième siècle. Le phénomène serait d'abord apparu sous forme de mangas, ce qui aurait développé chez leurs lecteurs, nés après 1968, une grande affinité pour les femmes qui n'existent pas dans la réalité

Ainsi, la firme Orient Industry démarre la production de poupées synthétiques à la fin des années soixante-dix, grâce aux connaissances d'un médecin spécialisé dans les problèmes sexuels des handicapés, un certain Sasaki Tuyoshi. (1926-1990)

Cet aspect médical tabou s'est estompé au fil du temps et les Love Dolls, bien que réservées à un public aisé, entrèrent dans les moeurs, au même titre que les tamagochis... jusqu'à susciter une mode éphémère de bordels de poupées !

Ces créatures en soft-vinyl et uréthane, beaucoup plus souples que leurs sœurs de celluloïd, présentent un aspect novateur : leur squelette articulé et leur beauté. Elles sont moulées sur le corps de jeunes filles d'une vingtaine d'années, sélectionnées pour leur plastique. Les Love Dolls portent d'ailleurs des noms de modèles et certaines deviennent des pop stars. 

A ce sujet, les photographies qui illustrent l'ouvrage sont particulièrement troublantes. Néanmoins, leurs fabricants ne croient pas en un succès de leur production en Occident, pas plus qu'ils ne le souhaitent.

L'attachement aux Love Dolls ne serait pas exportable : il s'enracinerait dans l'animisme du shintô. Au Japon, les divinités s'incarnent sur les supports les plus divers et les objets familiers ont droit à des funérailles, comme les êtres humains, car ils possèdent une âme. 

Ainsi, les propriétaires de poupées les photographient comme s'il s'agissait de leur compagne et guettent l'instant où la Love Doll manifestera sa personnalité par un reflet, par une moue imperceptible.

Loin d'une affabulation ou d'un jeu, ces séances de photographie métapsychique répondent à une notion complexe d'imitation et de capture du divin, nommé mitate, également présente dans les rituels shintô et bouddhistes. Le mitate désignant la capacité de voir au-delà des apparences.

Etrange contradiction : ces Pygmalions espèrent que leur compagne leur livrera un insaisissable rêve, projeté devant soi, ou venu du passé... mais ils ont aussi parfaitement conscience de n'avoir affaire qu'à un assemblage de pièces détachées — dont le sexe est amovible et lavable — et susceptible d'être remodelé une fois l'attrait initial disparu. 

Comment peut-on croire en quelque chose qu'on a construit soi-même ? Ces névrosés japonais nous sont pourtant familiers. Ils évoquent Des Esseintes, le décadent inventé par Joris-Karl Huysmans.

Dans A rebours, Des Esseintes s'amourache d'une ventriloque, un joli bibelot sexuel, à qui il demande de faire parler un amant imaginaire derrière la porte, afin de stimuler ses ardeurs défaillantes — sur le même principe d'illusion volontaire, on pourrait également citer L'Eve future de Villiers de l'Isle-Adam. 

Grâce aux poupées, il y a moins de problèmes de violence sexuelles, affirment certains commentateurs et ils se félicitent que des poupées de réconfort remplacent l'humain dans le lit des pervers. Grâce aux Love Dolls, aucune femme n'est violée, séquestrée, ni tuée.

Certains dollers s'estiment transformés à leur tour en marionnettes : un bizarre destin a voulu qu'ils rencontrent cette poupée-là et pas une autre. On remarquera que les représentations de la femme idéale japonaise renvoient elles aussi à la poupée. La femme idéale doit être mutique, passive, docile, creuse... et pas trop maligne.

Ainsi, les visages des Love Dolls ne connaissent que deux expressions : la bêtise ou l'angoisse. Comme il doit être rassurant de dormir entre les bras d'une telle créature.

Léger bémol : le Japon connaît une grave crise de dénatalité... mais il n'y a sans doute pas de rapport.

Un désir d'humain : les « Love doll » au Japon, par Agnès Giard, éditions Les Belles Lettres, collection Japon.

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