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15/07/2017

Fleur de Maldoror

 

L'œuvre d'Isidore Ducasse (1846-1870) ne nous est parvenue que de justesse. Du vivant de l'auteur, la publication des Chants de Maldoror n'avait même pas été un échec : elle n'avait pas eu lieu. Dans l'ultime lettre qu'on connaisse de lui, Ducasse note sur son livre : le tout est tombé à l'eau.

Lorsqu'il en découvrit le contenu, son éditeur, le bruxellois Albert Lacroix refusa de le diffuser, de crainte de poursuites. Après sa faillite de 1873, le belge brada son fonds à un confrère français Rozez qui le diffusa auprès d'un cercle symboliste belge. Max Waller le diffusa enfin en France auprès de Bloy, Huysmans, Péladan — soit en de bien meilleurs mains.

Ducasse avait-il renié son livre ? Il y a tout lieu de le croire... J'ai complètement changé de méthode, nous apprend sa dernière lettre, pour ne chanter exclusivement que l'espoir, l'espérance, le calme, le bonheur, le devoir. Désormais, il veut pouvoir être lu par une jeune fille de quatorze ans.

Poésies I et Poésies II sont les seules publications de Ducasse de son vivant : deux minces fascicules, d'une prose aphoristique dont le titre contraste avec le contenu.

Pour la première fois, l'auteur signe de son véritable nom, lui qui employait jusque-là les trois étoiles des publications anonymes, ou le pseudonyme de Lautréamont, lui-même inspiré d'un roman d'Eugène Sue, consacré au chevalier Latréaumont — qui, lui, a réellement existé. 

Les « poésies » de Ducasse composent un patchwork d'emprunts à des auteurs classiques, mais détournés de leur sens, parfois avec une emphase suspecte.

Et s'il s'agissait d'un canular ? Et si Ducasse feignait l'humanisme, la piété, pour mieux complaire aux milieux philanthropiques et maçonniques dont il semblait s'être rapproché à la fin de sa brève existence ? Ducasse initié ? Le canard du doute, aux lèvres de vermouth...

Les Poésies, loin d'être ce livre secrètement fait pour six ou sept (maximum) individus par siècle, dixit Sollers en plein délire snob, sont un pensum à peu près illisible — avouons-le — truffé de références à des auteurs parfois oubliés.

Surnagent quelques apophtegmes dont le célèbre : il n'est pas donné à quiconque d'aborder aux extrêmes, soit dans un sens, soit dans l'autre.

Léon Pierre-Quint, dans un essai sur Lautréamont et Dieu, écrivait : Comme il n'est pas facile de parler de l'espoir, du bonheur, de la vertu, le poète se sert d'une ruse : il dresse un tableau épouvantable de l'impiété, de la dépression, puis termine par ces mots : il est temps de réagir enfin contre... En fait, Lautréamont n'a pas évolué. Dans l'éloge du bien, comme du mal, il reste le même destructeur.

L'esprit qui toujours nie revient sur lui-même et après un long détour, nie sa propre négation, de sorte que Ducasse décrit un cercle d'auto-annulation, comme un autodafé. Il affirme rien. Il veut le rien. Le vampire de Montevideo est un nihiliste qui s'abreuve du sens.

En fait, il y a du Gogol chez Ducasse — et pas uniquement parce que le gogol est un oiseau, ce qui rejoint les obsessions ornithologiques de Ducasse. Riez, mais pleurez en même temps, dit Maldoror, ce qui fait écho à la formule gogolienne du rire à travers les larmes

Le syndrome de Gogol se manifeste par une crise tardive de remords, feint ou réel, chez un écrivain qui abjure son œuvre et qui, prétendant expier, prend une direction opposée, catastrophique d'un strict point de vue littéraire. 

Ainsi, Gogol a brûlé la fin des Ames mortes qui aurait dû nous présenter sa vision du paradis. Heureusement, approuvait avec vigueur Nabokov, car il aurait gravement affadi son maître-livre par de pénibles considérations édifiantes.

Ducasse, lui, a commencé par publier son idée du bien. Par chance, il avait également semé une fleur du mal, qui devait éclore à titre posthume. Maldoror rime avec Mandragore...

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