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17/07/2017

Kénose

Dans sa lettre à Maurice Rollinat du 8 août 1882, Léon Bloy opère une distinction cruciale entre deux affections morales : la mélancolie et le désespoir proprement dit.

La première est un désenchantement profond, tranquille et dormant dont sont atteints ceux qui souffrent de la vie sans en être les ennemis.

Beaucoup plus ténébreuse, la seconde est caractérisée par une haine essentielle de l'existence, avec le néant pour horizon. Le désespoir est une bête avide qui ronge l'homme de son ressentiment, un démoniaque scarabée noir, reconnaissable à ses deux antennes dangereuses et magnétiques qui se nomment l'amertume et la cruauté. [...] 

Caïn Marchenoir, le protagoniste du Désespéré, déclare sur son lit de mort : je ne suis plus le Désespéré. Parole capitale, et paradoxale, qui donne un sens à sa disparition dans l'abandon le plus total.

Au comble de la solitude, le héros agonisant a attendu, en vain, les derniers sacrements et la venue de Leverdier, son seul ami. 

En pleine crise de tétanie, livré à une concierge imbécile qui a empoisonné ses derniers instants, il est allé au bout du dénuement, de l'impuissance et de la douleur. Il a touché la limite de la privation dans une parfaite déréliction. Une soif épouvantable, la soif de Jésus dans son agonie...

Une telle mort paraît le comble du tragique. Pourtant quelque chose s'y accomplit qui métamorphose le désespoir et le renverse en pur amour, le héros accédant enfin à une délivrance bienheureuse, au moment même où, dans la soumission, l'abandon et la confiance, il renonce à toute idée de salut.

Antiphrastique, le Désespéré place le lecteur dans une position herméneutique inconfortable. Le désespoir chrétien dont il tente de tracer la voie est une pérégrination sur des escarpements spirituels où on finit par ne plus distinguer le précipice de la ligne de crête.

Bloy, et ce n'est point un hasard, aimait apposer en dédicace de son livre cette citation de Carlyle:

Le désespoir porté assez loin complète le cercle et redevient une espérance ardente et féconde.

Pierre Glaudes : Léon Bloy, la littérature et la Bible, éditions Les Belles Lettres, collection Essais

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