Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

03/08/2017

L'ombre d'un nuage...

 

Je n'ai jamais été ordonné prêtre, mais, dès ma jeunesse, un obscur, un irrésistible élan m'a détaché des choses de ce monde. J'ai vécu des heures où le visage de la nature se transformait sous mes yeux en une forme diabolique, ricanante, et les montagnes, le paysage, l'eau et le ciel m'apparaissaient comme les murs sans pitié d'une prison.

Sans doute aucun enfant n'éprouve-t-il pareil malaise quand l'ombre d'un nuage qui passe devant le soleil s'abat sur une prairie, mais moi, j'étais en proie à une terreur paralysante, et comme si on m'arrachait d'un coup brusque le bandeau des yeux, je pénétrais du regard l'univers secret des tourments de milliers d'êtres minuscules qui s'acharnaient les uns contre les autres dans une haine muette, cachés dans les tiges des herbes et de leurs racines.

Peut-être dois-je à une tare héréditaire — mon père est mort dans une crise de délire mystique — si dès cette époque j'ai considéré le monde comme un antre d'assassins assoiffés de sang.

Gustav Meyrink : Le Cardinal Napellus, éditions Panama, collection La Bibliothèque de Babel, dirigée par Jorge Luis Borges.

Les commentaires sont fermés.