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03/08/2017

Une perpétuelle hémorragie

 

Peu à peu, je me fis une idée de l'endroit où je me trouvais : dans un pays aussi réel et aussi vrai que notre monde, et pourtant simple reflet du nôtre ; dans le royaume de ces doubles fantomatiques qui se nourrissent de leurs formes terrestres originelles et qui les épuisent tout en prenant des dimensions d'autant plus monstrueuses que leurs formes terrestres s'évertuent en vains espoirs, en attente inutile de bonheur et de joie.

Quand, sur la terre, de jeunes animaux perdent leur mère sous les balles du chasseur et pleins de confiance attendent leur nourriture jusqu'au moment où ils meurent d'inanition, leur double fantomatique naît sur cette île maudite et suce comme une araignée la vie défaillante des créatures de notre terre ; les forces vitales de la nature terrestre qui se dissipent deviennent ici forme et mauvaise herbe luxuriante, et la terre est engrossée par l'exhalaison fertilisante du temps perdu à attendre. [...]

Glacé d'horreur, je me mis à fuir cette odeur de putréfaction et entrai dans un palais dont je gravis les marches comme si j'en avais été le maître absolu. Je lus mon propre nom sur l'écusson d'une porte. J'entrai et me vis moi-même, vêtu de pourpre, assis devant une table somptueuse, obéi d'esclaves dans lesquelles je reconnus les femmes qui avaient éveillé mes désirs, ne fût-ce qu'un instant.

Un sentiment de haine m'envahit quand je pris conscience que cet homme, mon double en train de se goinfrer, c'était moi-même depuis que je suis au monde et que je l'avais appelé à l'existence et gratifié de toutes les richesses, tandis que je laissais s'échapper de mon âme et la dissiper en espoirs, en désirs, en vaines attentes, la force magique de mon être. 

Je compris avec épouvante que ma vie entière avait consisté à attendre, dans une sorte de perpétuelle hémorragie, et que tout le temps qui me restait pour recevoir le présent ne pouvait plus se compter qu'en heures. Le contenu de ma vie m'apparut comme une bulle de savon qui éclatait devant moi.

Je vous le déclare : quoi que nous fassions en ce bas monde engendre une nouvelle attente, un nouvel espoir. L'univers est imprégné du souffle pestilentiel qui s'exhale de la lente agonie d'un présent à peine né.

Qui n'a jamais ressenti l'énervante faiblesse qui nous submerge dans la salle d'attente d'un médecin, d'un avocat, d'un fonctionnaire ? C'est cela que nous appelons la vie : le salon d'attente de la mort.

Tout à coup, je compris ce qu'était le temps ; nous-mêmes, nous sommes des créations du temps, des corps qui semblent avoir de la substance qui ne sont que du temps coagulé. 

Gustav Meyrink : Les Sangsues du temps, In. Le Cardinal Napellus, éditions Panama, collection La Bibliothèque de Babel, dirigée par Jorge Luis Borges.

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