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09/08/2017

Cimmérie profonde

 

Il ne fait pas de doute que la survie de l'ombre est un des nombreux moyens par lesquels les Egyptiens se défendaient contre l'idée que la mort met un point final à toute existence.

La survie de l'ombre souligne plus précisément que ne le font le Ka — symbole des forces vitales partagées par les hommes et les dieux —, ou le Baï — sorte d'ange protecteur en forme d'oiseau escortant le défunt dans l'au-delà —, le lien substantiel et en quelque sorte mimétique entre celui qui gît dans la tombe et ce qu'il devient après sa vie terrestre. [...]

Moins préoccupées de l'existence après la mort que la civilisation égyptienne, celles de la Grèce et de Rome, font à l'ombre comme représentante du défunt dans l'au-delà une place à la fois plus limitée et moins floue. [...]

Le texte homérique veut rendre sensible la réalité d'un d'un corps privé de la force vitale qui maintient ensemble ses parties, et en quelque sorte exténué par l'épreuve du feu qu'il vient de subir. C'est ce que la mère d'Ulysse lui explique pour lui faire comprendre pourquoi ses tentatives pour l'embrasser sont restées vaines :

Telle est la loi des mortels lorsqu'ils quittent la vie : la force n'habite plus leur chair ni leurs os, ils sont soumis à la rage d'une flamme brûlante, et dès que la force vitale a quitté leurs os blanchis, leur psuchè s'éloigne en s'envolant comme un songe. (Chant 11)

Traduire psuchè par ombre, malgré la violence faite au sens littéral, c'est respecter l'évanescence de cet être insaisissable et pourtant semi-matériel, comme le prouve son avidité pour le sang des bêtes, mais cette ombre diaphane n'a pas grand chose de commun avec la tache obscure que projette sur le sol ou sur une paroi un objet ou un être éclairé par le soleil.

Il en allait autrement chez les Egyptiens qui découpaient l'ombre avec netteté comme une silhouette sur un fond lumineux et lui attachaient des idées de fraîcheur et de refuge. Rien de tel, bien entendu, dans ce pays de Cimmériens, enveloppé de nuages et de brumes que n'atteignent jamais les rayons du soleil. 

Environnés d'obscurité et venant d'un lieu plus obscur encore, les demeures d'Hadès, les morts évoqués par Ulysse ne sont pas des doubles ayant traversé avec succès les épreuves de la mort, mais des fantômes n'aspirant qu'à s'approprier un peu de ce liquide vital qui réparerait leur déliquescence présente.

Max Milner : L'envers du visible, essai sur l'ombre, éditions du Seuil

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