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09/08/2017

Généalogie des ténèbres

 

La poésie latine choisit délibérément le mot umbra pour évoquer l'état de l'être humain après sa mort et abolit ainsi toute différence lexicale entre l'ombre portée, le mort revenant à une ombre de vie, et une série de phénomènes liés à l'absence de lumière.

Cette extension de l'usage du mot umbra a une importance décisive en ce qui concerne la représentation de l'âme après la mort. On se la représente non seulement comme évanescente, peu consistante, volatile, mais comme participant, par son obscurité et sa tristesse à l'atmosphère sombre du lieu où elle apparaît.

L'assimilation est si complète qu'il devient impossible de savoir s'il s'agit des âmes elles-mêmes ou du lieu ténébreux où elles sont condamnées à demeurer. Ainsi dans l'expression fugire sub umbras, fuir sous les ombres, qu'on trouve dans le dernier vers de l'Enéide [...] Il s'agit d'aller rejoindre les morts, mais aussi de descendre (sub) dans leur demeure de ténèbres.

Plusieurs connotations renforcent la note de tristesse, caractéristique de la poésie virgilienne des Enfers qu'apporte cette image des âmes des défunts comme des êtres privés de lumière, se détachant à peine de l'atmosphère ténébreuse. [...]

Tous les commentateurs ont souligné combien l'hypallage fameuse et intraduisible Ibant obscuri sola sub nocte per umbram, « ils allaient, sombres, dans la nuit solitaire, à travers l'obscurité », renforce les impressions de solitude et d'obscurité qu'accompagnent les premiers pas d'Enée et de la Sibylle dans les enfers. [...]

Un transfert de sens lourd de conséquences s'est donc opéré dans la langue latine, entre le mot qui désignait ordinairement, comme le skia des Grecs, l'ombre projetée par un corps éclairé, et par métaphore le fantôme impalpable des défunts, et l'obscurité elle-même qui est l'antonyme de la lumière. 

Cette extension serait due au besoin de trouver un terme permettant de désigner une obscurité nocturne plus étendue et plus épaisse, autre que ce qui existait dans le vocabulaire disponible et de donner ainsi un équivalent à des expressions grecques comme nuktos amolgon, le plus profond de la nuit, nuktos knephas, l'obscurité de la nuit, nux orphnaia, la nuit obscure. 

Quoi qu'il en soit, l'imaginaire occidental s'enrichit ainsi d'une représentation qui va couvrir un domaine extrêmement vaste : celle d'une quasi-substance qui n'est pas seulement privation de la lumière, mais voile enveloppant, nuée opaque, atmosphère insidieuse, annulant les contours et les couleurs.

Max Milner : L'envers du visible, essai sur l'ombre

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