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16/08/2017

Devant moi seule la terre obscure

Si l'optique médiévale étudie avec beaucoup d'intérêt le problème de la projection des ombres, l'art de la même époque l'ignore presque totalement. C'est le statut ontologique de l'image qui en reste responsable.

Celle-ci est, en principe, une entité exempte de corporalité. Cette conception dure grosso modo jusqu'à Giotto, mais ce sera seulement avec la découverte de la perspective que l'ombre portée deviendra l'objet d'une étude attentive de la part des peintres.

On peut s'arrêter un instant sur les modalités de ce passage. Dante y joue le rôle de précurseur. Presque tous les personnages de la Divine Comédie sont des êtres que l'auteur voit, mais qui devraient, en principe, rester invisibles, puisqu'ils n'ont pas de corps.

Ce sont des âmes visibles, des spectres, des ombres, comme l'auteur les désigne très souvent. Ces âmes ont l'apparence de corps, sont des corps, mais des corps subtils, diaphanes. On a du mal à savoir dans quelle mesure Dante lui-même croit à la réalité de cette humanité fantomatique, qu'il côtoie.

Dans le second chant du Purgatoire, (II, 74-82) une ombre l'approche pour l'embrasser affectueusement et le poète tente d'en faire de même, mais sans succès : ses bras ne rencontrent que le vide. [...]

Il s'agit ici sans doute de l'ancienne conception de l'ombre comme psyche / eidolon, telle que l'Antiquité l'avait déjà conçue.

Une seconde acception de l'ombre, plus moderne, apparaît dans le troisième chant du Purgatoire (III, 16-30), Virgile et Dante marchent côte à côte, dos au soleil. Chacun devrait jeter devant lui sa propre ombre, mais Dante s'aperçoit que Virgile n'en a pas. Il prend peur.

Le soleil qui derrière nous flamboyait tout rouge / Se brisait devant ma figure / Car ses rayons trouvaient en moi un obstacle / Je me tournai de côté avec peur / D'être abandonné, quand je vis / devant moi seule la terre obscure.

C'est Virgile qui lui explique le phénomène. Son vrai corps, celui qui projetait une ombre, est enterré ailleurs. Le corps diaphane, par contre, laisse passer les rayons solaires et aucune ombre ne se forme devant lui. 

Dans ce passage crucial, Dante fait ressortir avec la clarté et l'esprit poétique qui lui sont propres que l'ombre de projection est un fait de vie ; dans la Divine Comédie, Dante seul en a une, tandis que les autres, comme Virgile sont des ombres.

La découverte de l'ombre de la chair, l'ombra della carne, comme Dante l'appelle à un autre endroit marquera profondément l'art des débuts de la Renaissance. 

Victor I. Stoichita : Brève histoire de l'ombre

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