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19/08/2017

Pork in progress

 

Article rédigé en cours de lecture. Je réviserai si nécessaire...

Les Porcs, dernier livre de Marc-Edouard Nabe, sont-ils les Démons de notre début de siècle ? Non, car il ne s'agit pas d'un roman ; Dostoïevski s'inspirait des nihilistes de la génération de soixante pour écrire une prophétie qui prendrait tout son sens bien après.

Oui, parce que l'autobiographie survoltée de Nabe parvient à prendre notre époque à la gorge et à en dresser un tableau apocalyptique, bien qu'il n'en dégage pas toujours les lignes de fuite. 

Dans l'avenir, écrit-il, pour comprendre le présent d'antan, il faudra passer par nous. Certes, mais chez quel auteur d'aujourd'hui l'avenir cherchera-t-il à lire son présent. Nul ne peut dire si les Porcs seront lus comme un simple témoignage ou comme un roman visionnaire. 

En attendant, le lecteur de ce mille pages suffoque et revit en accéléré, à un rythme trépidant, les quinze années écoulées — le point de vue étant toujours le vertigineux ego de Nabe, véritable trou noir, calamar géant qui ramène tout à lui, pour broyer, réduire à néant...

Comme dans Requiem pour un massacre, le film de Klimov, le film repart en arrière. On revit le Onze septembre et l'entrée en scène du « meyssianisme » conspirationniste, puis le psychodrame du vingt et un avril, la seconde Guerre du Golfe, la capture de Saddam Hussein — selon Nabe, il lisait Crime et Châtiment dans sa caverne. 

Ce qui frappe dans l'hyper-présent, et l'auteur le souligne, c'est que tout se joue désormais à la télévision, dans le tohu-bohu des images, et non plus dans le texte imprimé, ou bien à la remorque sur l'autoroute de l'information, dans l'éternité d'Internet : l'Internullité.

Nabe produit une gigantomachie-people, où les dieux et les titans sont des animateurs et des personnalités médiatiques. Coluche, Le Pen, un extraordinaire Madoff, Blanrue, Moix et ses casseroles... 

Pour ma part, j'avais totalement oublié Windows of the world, roman du pubard prognathe Beigbeder, parfait exemple de mièvrerie émocratique qui accumule et mélange les figures convenues de l'imaginaire dominant : enfant martyr, World Trade Center et chambre à gaz. Rien que ça... 

Là où Nabe cogne le plus dur, le plus juste, c'est lorsqu'il démonte la cucuterie compassionnelle. Tout le monde en pleure : portrait d'Ardisson en jésuite doublé d'un sadique qui organise des dîners de cons et qui retourne toujours sa chasuble du bon côté.

Que dirait Nable des médias bruxellois qui pleurnichaient sur les victimes de Dutroux pour mieux culpabiliser et infantiliser les Wallons, pour nous forcer à tourner sur leur sale carrousel belgicain, comme cette émission de la RTBF où Gino Russo, ce soutien du Parti Très Bête, répondait aux questions débiles d'un public... d'enfants.

En termes de putasserie, les belgicains écraseront toujours les Français. Car il n'existe pas de Nabe wallon, ni de Dantec wallon — Dantoc, rudement esquinté dans le livre — encore moins de Soral wallon...

Soral sur lequel Nabe révèle quelques affaires peu glorieuses... notamment un faux drapeau ! Néanmoins, un peu de mansuétude ne nuirait pas : ainsi, lorsque Soral pleure sa femme gravement malade, était-il nécessaire d'ironiser ? 

Quant à Dieudonné, Nabe semble continuer à éprouver une secrète affection pour l'humoriste camerounais, bien qu'il le décrive comme un être veule, cynique et opportuniste. « Son goût pour le rien était beaucoup plus autobiographique qu'il ne le présentait. Ce que nous prenions pour de l'ironie était du cynisme. »

Au fond, ce que Nabe reproche à Dieudonné, c'est de n'être pas resté le comique communautaire noir et anti-France de ses débuts. 

Assez étrangement, malgré son admiration pour Céline — dont la vision du monde se rapproche du suprémacisme blanc — Nabe a toujours professé sa haine des Occidentaux et son amour pour la race noire, dans des termes parfois équivoques.

Car même dans les Oui de Nabe, on sent poindre la haine, ou des sentiments tout aussi troubles. Dans Les Porcs, Nabe se dit étranger à la notion d'amitié... Pauvre Taddéï, pauvre Laïbi... Il y a quelque chose d'inquiétant dans cet égotisme forcené, dans cette puissance d'imprécation et d'insulte (parfois gratuite : notamment sur Bricmont, Ryssen) qui rappellent Léon Bloy... voire Drumont, cité dans le livre !

Le démon en chef, qui s'incarne dans Les Porcs, c'est le conspirationnisme. Nous sommes tous devenus conspis depuis le onze septembre : le mauvais esprit des séries X-Files et autres Millenium s'est engouffré dans l'effondrement des tours, « ces deux phallus du capitalisme. Aucun attentat islamiste n'est étonnant, tous ont un sens et souvent le bon. »

En gros, Nabe reproche aux conspis de déresponsabiliser Ben Laden, de le réduire à un pantin des services secrets, alors que Nabe, pour les besoins de sa démonstration, pour mieux humilier l'Occident, préfère voir en Ben Laden un génie, un résistant « au racisme anti-arabe des Américains. » Ben Laden, l'Arabe errant, l'Antéfric, le kamikaze du futur...

Mais n'est-ce pas une forme de conspirationnisme d'hyper-personnaliser le terrorisme ? De faire de Ben Laden et des djihadistes des hybrides de Fantômas, de Stavroguine et des Djiins des Mille et une nuits? 

Si l'anti-conspirationnisme de Nabe s'accompagne d'une islamophilie sans limite, il entraîne aussi certaines approximations.

Ainsi, Nabe réduit un peu vite le révisionnisme historique à un conspirationnisme. Le problème étant que Faurisson — que Nabe méprise parce qu'il nie le génie de Lautréamont ait existé — refuse de se définir comme conspirationniste ; de nombreux révisionnistes dénoncent, eux aussi, le conspirationnisme — ce qui ouvre parfois une faille dans leur raisonnement, mais c'est une autre histoire. 

Le soutien de Nabe à l'islamisme radical ne serait-il pas une stratégie éditoriale, visant à dépasser la dissidence française par la surenchère ? C'est ça, le métier d'écrivain. Selon Bourdieu, tout écrivain se définit par un champ de tension, par un territoire symbolique dont il s'assure la maîtrise en s'opposant à d'autres.

En d'autres mots, dès lors que le révisionnisme et le conspirationnisme deviennent la marque de fabrique de la dissidence française, Nabe doit les disqualifier pour mieux affirmer son indépendance au sein du champ qu'il a produit.

Nabe ne se contente pas d'être le meilleur de sa génération... A raison, il se voit comme le père d'une génération. « J'ai accouché sans trop pousser de monstres, d'amputés dès l'utérus...»

N'était-il pas là bien avant Soral, Dieudonné, Houellebecq, Angot et tous les autres ? N'est-ce pas lui le Diable de la Licra, l'écrivain qui se fit casser la figure pour antisémitisme médiatique, à la sortie d'Apostrophes ? L'ennemi public numéro un, c'est moi, dit Nabe ! Le dibbouk émissaire !

Mais si Nabe rejette le révisionnisme — ce tabou autour duquel tout gravite —, comment va-t-il prouver qu'il est encore plus rebelle, encore plus outsider, plus dangereux et plus incontrôlable que les autres... sinon par le soutien à l'extrême-islamisme ? Effectivement, il est le seul intellectuel blanc sur une ligne aussi radicale... Encore heureux !

Entendons-nous bien... Nabe est un grand écrivain, non pas un styliste, soucieux de la forme, mais un puncheur à la ligne, soucieux du fond, de toucher le fond, là où ça fait le plus mal, à la recherche de l'hénaurme selon le mot de Flaubert. 

Son livre regorge de formules au vitriol, d'épigrammes, de pépites de méchanceté et de jeux de mots atrocement drôles et drôlement atrocitaires. On en sort abasourdi, groggy, comme après un combat contre Mike Tyson. 

Toutefois, et c'est la où le poing blesse, on peut se demander si cette ultra violence narcissique ne constitue pas une fuite en avant, finalement aussi désespérée que le panégyrique de Soral à la Corée du Nord. 

Lors d'une interview, je me souviens de Nabe déclarant avec sérieux que les terroristes du Bataclan n'auraient pas ouvert le feu dans un concert de jazz. Ils se seraient arrêtés, impressionnés par les saxophones de ces blacks aux joues gonflées... Difficile d'imaginer pire aveuglement. 

De même, comment peut-on se dire catholique et approuver des gens qui, dans les régions qu'ils occupent au Moyen-Orient, dynamitent tout ce qui rappelle de près ou de loin les traces du Christ ?

Certes, le monde moderne, américanisé (belgifié) est haïssable, mais pourquoi le salut viendrait-il d'un camp étranger, hostile, qui se soucie de nous comme de l'an quarante ? 

Non, le projet djihadiste n'est pas qu'une simple vengeance, un retour de manche à balai dans les tours, il comporte aussi un volet théologico-politique — dont il ne se cache pas, d'ailleurs.

Les ennemis de nos ennemis ne sont pas nécessairement nos amis, surtout quand nos ennemis eux-mêmes leur donnent un coup de pouce, à l'occasion.

Et s'il est toujours dangereux de s'en remettre au nationalisme d'une autre nation — comme certains qui admirent les envahisseurs d'hier pour mieux dénoncer ceux d'aujourd'hui — il est encore plus douteux de se fier au madhi d'une autre religion que la sienne. Logiquement, Nabe devrait se convertir à l'islam et renoncer au jazz...

Qu'importe de vagues humanités, pourvu que le geste soit beau, s'exclamait Laurent Tailhade après un attentat anarchiste à Paris. C'est un mot d'artiste, par qui le scandale arrive.

Il est très proche de Nabe... Nabe Laden, le terroriste des Lettres, le pirate de l'air de l'édition qui, tel un kamikaze, envoie ses deux livres 747 — vivement le second tome, à paraître — dans les tours branlantes des conspirationnistes fous. C'est spectaculaire, discutable et ça fait pas mal de dégâts...  

Mais c'est ainsi que Nabe est grand !

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