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02/09/2017

Objection refusée

 

Dans Les Antimodernes, Antoine Compagnon établit six thèmes caractéristiques de l'anti-modernité : 1) la contre-révolution, qui est moins le refus de 1789 que son dépassement 2) l'hostilité aux Lumières et à l'idée de progrès 3) le pessimisme actif comme rapport au monde 4) le péché originel, voire le péché originel continu, littéralement surdéterminé, à la fois transmis et acquis 5) l'esthétique du sublime, élaborée par Edmund Burke 6) la vitupération, l'anti-modernité étant surtout un phénomène littéraire. 

Les Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre constituent une des œuvres fondatrices de l'anti-modernité dont on retrouve l'influence chez Bataille ou Caillois. L'outrance de Maistre le porte au plus près de l'hérésie. Plus le pessimisme s'accroît, plus le comique s'intensifie. Ce comique involontaire et ce flirt avec la gnose proviennent de la tentative de répondre aux Lumières sur le terrain théologique, en employant leur propre méthode.

Voici un extrait dans lequel Antoine Compagnon retrace le raisonnement de Maistre pour expliquer (et justifier) l'existence du mal.

*

Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble ; il tombe à terre si on suppose que le bien et le mal sont distribués indépendamment à tous les hommes.

Si l'on veut bien tenir compte de tout le genre humain et non pas de l'individu innocent ou méchant, la loi n'est pas injuste comme elle le semble si l'on s'attache au sort d'un seul individu. 

Vu de haut, du point de vue du genre humain, la justice divine est donc respectée : la loi juste n'est pas celle qui a son effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous.

« Tout homme en qualité d'homme est sujet à tous les malheurs de l'humanité » ; en d'autres mots, l'innocent ne souffre pas en tant qu'innocent, mais en tant qu'homme, soumis au péché originel.

Il reste que cette distribution du bonheur et du malheur qui ne fait aucune acception de l'innocence ou de la méchanceté n'est pas totalement satisfaisante. Le comte passe à un deuxième argument.

Il n'y a pas égale répartition du bonheur et du malheur dans la vie terrestre entre les justes et les méchants. Là encore, il ne faut pas s'en tenir à l'individu : en moyenne, les justes sont finalement plus heureux et les méchants plus malheureux dès ce monde-ci. 

Par exemple, les méchants qui vivent des existences plus vicieuses, moins tempérées que les justes souffrent en général dans leur corps de plus de maladies que les justes. 

Globalement, la vertu est récompensée et le vice puni en ce monde... C'est ici que prend place la plus célèbre page de Maistre sur le bourreau qui fonde la justice comme bras séculier de la Providence : il n'y a pas d'impunité du crime dans l'ordre temporel.

Et Maistre de réfuter toutes les objections tirées des erreurs de la justice et des prétendues affaires Calas. « Une fois de plus, ne regardons pas l'individu : qu'un innocent périsse, c'est un malheur comme un autre, c'est-à-dire commun à tous les hommes. »

« Au demeurant, n'exagérons pas ces injustices : il est possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis l'ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu. »

L'outrance du raisonnement trahit la difficulté que Maistre n'a pas encore entièrement résolue. Il proposera donc un troisième argument...

En réalité, personne n'est innocent.

Extrait et mis en forme à partir de : Les Antimodernes — de Joseph de Maistre à Roland Barthes, par Antoine Compagnon, éditions Gallimard, collection Bibliothèque des idées

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