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03/09/2017

« Dieu, c'est le mal »

 

Salut à la guerre ! C'est par elle que l'homme, à peine sorti de la boue qui lui sert de matrice, se pose dans sa majesté et dans sa vaillance ; c'est sur le corps d'un ennemi abattu qu'il fait son premier rêve de gloire et d'immortalité.

Ce sang versé à flots, ces carnages fratricides, font horreur à notre philanthropie. J'ai peur que cette mollesse n'annonce le refroidissement de notre vertu. 

Soutenir une grande cause dans un combat héroïque, où l'honorabilité des combattants et la présomption du droit sont égales, et au risque de donner ou de recevoir la mort, qu'y a-t-il là de si terrible ? Qu'y a-t-il surtout d'immoral ?

La mort est le couronnement de notre vie : comment l'homme, créature intelligente, morale et libre, pourrait-il plus noblement finir ?

Pierre-Joseph Proudhon : La guerre et la paix, tome 1, Editions Tops-Trinquier

02/09/2017

Spirale prophétique

 

Selon la tradition cosmologique hindoue, nous approchons à présent de la fin du Kali Yuga — l'Age de Fer —, qui est le dernier et le plus négatif des quatre cycles yugiques de l'évolution.

Chaque yuga est comme la saison d'une année super-cosmique, encore plus grande que l'année cosmique de la succession des équinoxes. Lorsque la Terre arriva à son actuelle phase de manifestation et que le premier yuga commença — Satya’ Yuga, signifiant 'pureté’ —, l'humanité sortait à peine de son état originel d'innocence quasi-divine. Ce fut l'Age d'Or originel.

Comme le temps s'écoulait, la planète tomba sous l'influence d'une spirale descendante négative, et la qualité de la vie dans chaque yuga successif s'éloigna de plus en plus de la connaissance de la vérité et de la Loi naturelle, en d'autres mots, la 'Réalité’.

Dans le second yuga, le Treta Yuga — l'Age d'Argent —, la conscience spirituelle diminua d'un quart et pendant le temps du Dvapara Yuga — l'Age du Cuivre — la négativité atteignit 50%.

Pendant le Kali Yuga, la vibration est devenue très obscure et l'humanité travaille contre des conditions difficiles. Le sens de la justice a diminué jusqu'à un maigre quart de sa force originelle. Pendant notre histoire actuelle nous avons créé, et nous avons libéré tous les maux de la Boîte de Pandore.

Il n'est pas étonnant que la race humaine connaisse une époque si difficile. Mais le moment du tournant est maintenant arrivé, et l'aube répand encore une fois sa lumière sur une planète confuse et ignorante. Le Vishnu Purana, l'un des plus anciens textes sacrés de l'Inde, dit à propos du Kali Yuga : les chefs qui régneront sur la Terre seront violents et s'empareront des biens de leurs sujets…

Ceux qui sont paysans ou commerçants devront abandonner leur métier et vivront comme des serviteurs. Les chefs, par les impôts, voleront et déposséderont leurs sujets et mettront fin à la propriété privée. Les valeurs morales et le règne de la loi s'affaibliront de jour en jour jusqu'à ce que le monde soit complètement perverti et l'incroyance l'emportera parmi les hommes.

Il existe beaucoup d'autres allusions à la division du temps. Par exemple, dans la Bible, le rêve de Nabbuchanedzar (Daniel 2 : 31-45) fut celui d'une image brillante et terrible, avec une tête en or fin, un torse en argent, des hanches en cuivre, et des jambes en fer. Les pieds et les orteils étaient en fer mêlé à de l'argile.

Cette image fut détruite par une pierre, faite par des mains non-humaines, qui réduisit les pieds en poussière, et les débris volèrent dans l'air. Bien que le prophète Daniel ait interprété les différents métaux comme les empires du monde qui succédèrent à Babylone, le rêve avait aussi une signification plus cosmique.

Il représente les grands yugas. Les jambes de fer sont l'Age de Fer ou Kali Yuga, qui se termine à la fin de son cycle par la présente et instable civilisation, symbolisée par les pieds de fer et d'argile.

Le prophète interpréta la pierre comme étant le véritable Royaume de Dieu qui remplacerait les autres civilisations, comme vrai et éternel Royaume. 

René Guénon : La Crise du Monde moderne — source Zentropa, la meilleure bibliothèque de la toile.

Objection refusée

 

Dans Les Antimodernes, Antoine Compagnon établit six thèmes caractéristiques de l'anti-modernité : 1) la contre-révolution, qui est moins le refus de 1789 que son dépassement 2) l'hostilité aux Lumières et à l'idée de progrès 3) le pessimisme actif comme rapport au monde 4) le péché originel, voire le péché originel continu, littéralement surdéterminé, à la fois transmis et acquis 5) l'esthétique du sublime, élaborée par Edmund Burke 6) la vitupération, l'anti-modernité étant surtout un phénomène littéraire. 

Les Soirées de Saint-Pétersbourg de Joseph de Maistre constituent une des œuvres fondatrices de l'anti-modernité dont on retrouve l'influence chez Bataille ou Caillois. L'outrance de Maistre le porte au plus près de l'hérésie. Plus le pessimisme s'accroît, plus le comique s'intensifie. Ce comique involontaire et ce flirt avec la gnose proviennent de la tentative de répondre aux Lumières sur le terrain théologique, en employant leur propre méthode.

Voici un extrait dans lequel Antoine Compagnon retrace le raisonnement de Maistre pour expliquer (et justifier) l'existence du mal.

*

Si l'homme de bien souffrait parce qu'il est homme de bien, et si le méchant prospérait de même parce qu'il est méchant, l'argument serait insoluble ; il tombe à terre si on suppose que le bien et le mal sont distribués indépendamment à tous les hommes.

Si l'on veut bien tenir compte de tout le genre humain et non pas de l'individu innocent ou méchant, la loi n'est pas injuste comme elle le semble si l'on s'attache au sort d'un seul individu. 

Vu de haut, du point de vue du genre humain, la justice divine est donc respectée : la loi juste n'est pas celle qui a son effet sur tous, mais celle qui est faite pour tous.

« Tout homme en qualité d'homme est sujet à tous les malheurs de l'humanité » ; en d'autres mots, l'innocent ne souffre pas en tant qu'innocent, mais en tant qu'homme, soumis au péché originel.

Il reste que cette distribution du bonheur et du malheur qui ne fait aucune acception de l'innocence ou de la méchanceté n'est pas totalement satisfaisante. Le comte passe à un deuxième argument.

Il n'y a pas égale répartition du bonheur et du malheur dans la vie terrestre entre les justes et les méchants. Là encore, il ne faut pas s'en tenir à l'individu : en moyenne, les justes sont finalement plus heureux et les méchants plus malheureux dès ce monde-ci. 

Par exemple, les méchants qui vivent des existences plus vicieuses, moins tempérées que les justes souffrent en général dans leur corps de plus de maladies que les justes. 

Globalement, la vertu est récompensée et le vice puni en ce monde... C'est ici que prend place la plus célèbre page de Maistre sur le bourreau qui fonde la justice comme bras séculier de la Providence : il n'y a pas d'impunité du crime dans l'ordre temporel.

Et Maistre de réfuter toutes les objections tirées des erreurs de la justice et des prétendues affaires Calas. « Une fois de plus, ne regardons pas l'individu : qu'un innocent périsse, c'est un malheur comme un autre, c'est-à-dire commun à tous les hommes. »

« Au demeurant, n'exagérons pas ces injustices : il est possible qu'un homme envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis l'ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu. »

L'outrance du raisonnement trahit la difficulté que Maistre n'a pas encore entièrement résolue. Il proposera donc un troisième argument...

En réalité, personne n'est innocent.

Extrait et mis en forme à partir de : Les Antimodernes — de Joseph de Maistre à Roland Barthes, par Antoine Compagnon, éditions Gallimard, collection Bibliothèque des idées