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26/07/2017

Echos du chaos

 

Agnieschka t'avait offert ce livre lorsque vous suiviez les cours d'allemand. Tu t'étais demandé la raison de son choix sans oser lui demander. 

Un soir que tu la raccompagnais chastement à son kot, elle te dit en riant : « Je sais ce que tu es... Tu es un anarchiste ! » Tu vous revois rire ensemble dans la rue déserte, ce lundi soir. Elle était jolie Agnieschka. Vous auriez pu faire un bout de chemin ensemble.

A l'époque, tu ignorais tout de l'auteur du livre, une Polonaise, uniquement traduite en anglais. On pouvait ranger son livre parmi les 940.53

Cette cote désigne l'histoire de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les récits de guerre, comme cette Bruxelloise qui prétendait avoir subi les pires horreurs à l'Est, avant d'être recueillie par des loups qui la protégèrent du froid et des hommes. En 2007, un film fut tourné et les écoles planifièrent des matinées scolaires. 

La suite, vous la connaissez peut-être. Il s'agissait d'une mythomane. Elle avait tout inventé, tout truqué... Pire, elle inversait systématiquement les faits. Pour obtenir une idée de la vérité, il aurait fallu lire son livre dans un miroir. La presse présenta ses excuses, la télévision diffusa un reportage, expliquant la mystification.

Réflexion d'un collègue à l'époque : « Bah, c'est pas grave... Il suffit de changer la cote. J'enlève le 940.53 et à la place, je colle un 8-3, romans et nouvelles. » En somme, de la réalité à la fiction, il n'y a qu'une étagère de distance. Vous voyez le niveau ?

En feuilletant le livre d'Agnieschka, tu tombas sur un passage qui parlait d'un laboratoire de film d'horreur où un savant fou allemand, le Professeur Spanner, transformait des prisonniers en pains de savon. Plus tard, tu te servis de cette scène dans un roman que tu détruisis après l'avoir terminé, au cours d'un sinistre hiver de dépression — de la fiction à l'autodafé, il n'y a qu'une allumette.

Pourquoi en parler aujourd'hui ? Parce que tu viens de terminer un autre livre, d'un historien tout à fait bien-pensant, Joachim Neander et qui évacue le mythe.

Tout au plus d'infimes quantités de savon furent-elles produites à l'Institut d'Anatomie de Danzig... mais à partir de cadavres, destinés à des dissections anatomiques. Aucun de ces corps ne provenait des camps et, surtout, aucun détenu ne fut exécuté à des fins de production industrielle de savon. 

A un moment, Neander cite une romancière polonaise dont le nom t'était familier. Du coup, te revint le cadeau d'Agnieschka. Il était là, sur l'étagère, depuis toutes ces années. Le nom de l'auteur et le titre correspondaient... C'était donc un bobard comme tu l'avais pressenti.

Tu es un anarchiste... Pauvre Agnieschka. Qu'est-elle devenue ? Qui lui dirais-tu ? Que l'histoire n'est pas une question d'anarchie — car l'anarchie est une forme suprême d'ordre — mais de chaos.

12/07/2017

J'ai déjà donné

 

Les réseaux sociaux, c'est un peu comme les thérapies de groupe, les formations aux heures du conte ou les réunions d'équipes : mieux vaut les voir de loin que d'y participer.

Voici ce qu'écrivait ce vieux fou de Deleuze — nous nous sommes tant aimés — à propos des prises de tête. 

C'est déjà difficile de comprendre ce que quelqu'un dit. Discuter, c'est un exercice narcissique où chacun fait le beau à son tour : très vite, on ne sait plus de quoi on parle. Ce qui est très difficile, c'est de déterminer le problème auquel telle proposition répond.

Or, si on comprend le problème posé par quelqu'un, on n'a aucune envie de discuter avec lui : ou bien on pose le même problème, ou bien on pose un autre et on a plutôt envie d'avancer chacun de son côté.

Comment discuter si on n'a pas un fonds commun de problèmes, et pourquoi discuter si on en a un ? On a toujours les solutions qu'on mérite d'après les problèmes qu'on pose.

Les conversations, c'est autre chose. La conversation est un exercice hautement schizophrénique, qui se passe entre individus qui ont un fonds commun et un grand goût des ellipses et des raccourcis. La conversation est un repos, coupé de silences, elle peut donner des idées.

Mais la discussion ne fait aucunement partie du travail philosophique. Terreur de la formule : on va discuter un peu.

Pour ma part, j'avoue quelques idées fixes, mais j'ai aussi un très bon tournevis. D'ailleurs, je n'ai rien à vendre et je ne vous demande rien... pas même de me lire, surtout pas !

C'est bien simple : faites comme si je n'avais rien dit.

Rue barbare

 

Juste à côté de la librairie, sous le porche de l'immeuble, gît un cadavre en survêtement de sports.

Le type repose sur le ventre, bras le long du corps, la tête dans un paquet de journaux. Un capuchon dissimule ses traits, la tête tournée vers les portes vitrées. S'il n'est pas mort, c'est tout comme...

D'ordinaire, les clochards établissent une sorte de camp de fortune, ils entassent leurs possessions, pour se protéger du froid et de leurs congénères, mais celui-ci n'a rien, pas même une seringue, juste la misère en jogging et ce dénuement a quelque chose d'insoutenable.

Il pleut. La vitrine de la librairie brille avec ses affiches vantant le goût débile de la lecture et les badauds avancent sur le trottoir. Pourtant, les épaves sont de plus en plus nombreuses. Jamais tu n'en as croisé autant, sur les ponts, dans les halls d'immeuble, sur les marches de la gare... On dirait une épidémie.

Tu repenses à cette nouvelle fantastique dans laquelle un assistant social voit des éclopés partout.

Il les retrouve dans son intimité, à table quand il mange avec sa femme et ses enfants, dans sa chambre à coucher, allongés dans son lit, dans la penderie entre les vêtements, dans son garage, couchés sous la voiture, suicidés par le pot d'échappement... Evidemment, ils finissent par le submerger.

Le plus effrayant dans l'histoire, c'est qu'ils ne sont même pas agressifs. Ils restent simplement là, à attendre, à rôder comme les ombres des vivants, comme un état de choses, une fatalité qui nous guette. 

Cafard, bad trip, idées noires, avalé par l'espace au fond d'un entonnoir...