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10/07/2017

Avec une chemise noire...

 

Ce matin, en sortant du parc, tu crois reconnaître l'informaticien. Il te salue toujours en t'appelant Maître Capello et tout aussi rituellement, tu ôtes ton couvre-chef avec un geste de mousquetaire. Cette fois, tu prends les devants.

Erreur sur la personne... Il s'agit d'un type qui lui ressemble. L'homme te dévisage, interloqué, mais tu gardes contenance. Au lieu d'avouer que tu t'es trompé, tu continues à répondre à ses questions tandis que vous marchez jusqu'au carrefour. 

— Je ne vous remets pas, dit-il.

— Vous travaillez ici, non ?

— Oui... Ah, je sais... Vous êtes l'éducateur ?

— Eh bien voilà, vous voyez que vous me reconnaissez...

L'homme te dévisage avec un sourire mi-figue, mi-raisin. La situation ressemble à un dérapage sur une plaque de verglas. On se sent glisser, sans savoir où ça nous entraîne... 

— Vous travaillez avec Paul Durand ?

— Non, à la base, déclares-tu... Ne le dites à personne... C'est underground...

— Comment ça, underground ?

— En sous-sol... Bon, faut que j'y retourne... A bientôt ! 

Tu t'éloignes en réprimant une envie de rire. Finalement, toi qui ne connais personne, tout le monde semble te reconnaître.

C'est fou comme on peut facilement passer pour un autre, pour un curé, pour un prof, pour un chauffagiste. Léon Bloy parlait déjà de l'incertitude des identités...

En fait, aujourd'hui, quasi tout le monde devient interchangeable. C'est d'autant plus vrai dans une région à faible coefficient de réalité historique comme la nôtre... On voit le jour à travers nous...

Réfléchis, pauvre idiot ! Et si c'était un proche d'un grand manitou... Il pourrait inventer que tu étais ivre, que tu lui as adressé des propos incompréhensibles... Pire ! Il irait leur raconter que tu l'as salué par un geste étrange et que... 

Pauvre éducateur, je ne voudrais pas être à sa place.

08/07/2017

Super Creeps

 

Brad Pitt joue très mal le psychotique, te déclara quelqu'un qui s'y connaissait.

En réalité, les acteurs américains jouent très mal, quel que soit leur rôle. Pacino, De Niro, Nicholson, ces grimaciers sont les pères spirituels et indignes des racailles qui répètent leur rôle devant le miroir. Tu me respectes ? C'est à moi que tu parles, etc.

Simuler la folie, c'est déjà la folie... Mais n'est pas fou qui veut. Quand ton père fut muté dans le spécial, il commença par en plaisanter : je suis un mutant... Lorsqu'il abaissa la vitre de la voiture, pour demander son chemin, un badaud lui répondit : l'école des fous, c'est là-bas !

Les types 1, les types 2, les types 3... Toute la gamme, jusqu'à 8 et au-delà. Ton père t'avait montré la classification. L'oubli a effacé les mots, mais il s'agissait d'une sorte de pyramide pathologique... La neutralité du vocabulaire laissait deviner le pire.

Tu repenses souvent aux histoires qu'il vous racontait, à ta mère et toi, sous le sceau du secret : surtout, ne le répétez pas...

Maintenant, il y a prescription. Et puis, à l'époque, ces fantômes nous ont assez gâché la vie. Bien sûr, tous n'étaient pas méchants... Mais il y avait quelque chose de honteux à dire : mon père travaille chez les fous, surtout quand on est soi-même suspect.

Tu te souviens de Morlar qui dessinait des monstres, et il ne se débrouillait pas trop mal. Tu te souviens d'Elvis, un trisomique que les autres avaient surnommé ainsi parce qu'il ressemblait au King, et qui hululait lugubrement sur les bords du terrain.

Tu te souviens du skinhead anonyme, le seul à l'époque, avec son t-shirt à aigle noire, ses bretelles détachées, ses godillots et qui dormait, paraît-il, avec une photo d'Hitler au-dessus de son lit. « Mais enfin, lui répétait ton père, remets tes bretelles... un peu de tenue ! » 

Tu te souviens d'un type recroquevillé à l'arrière du bus, tassé sous la fenêtre et qui déclara à ton père : je ne veux pas que le quartier sache que je vais dans cette école-là.

Tu te souviens aussi des « vélos comiques » : des bicyclettes assemblées par les élèves pour la fancy-fair : les pédales fonctionnaient à rebours, les roues étaient dissymétriques, le guidon décrivait des arabesques ; les fous savent être créatifs, plus que les élèves d'un lycée ordinaire.

Attention, mon ami... Vous allez finir dans le spécial... Au lycée, certains profs brandissaient cette épée de Damoclès. Tu rentrais la tête dans les épaules, de peur d'attirer l'attention. 

Le plus drôle, c'est qu'en général, les plus alcooliques et les plus dépressifs prétendaient que l'école nous épanouirait, que nous avions une chance inouïe, qu'on avait tellement bon d'être belges... 

Finalement, quand on connaît la suite, il aurait peut-être mieux valu partir là-bas, chez les fous, avec Morlar, Elvis et les skinheads, plutôt que de rester avec ces crétins du lycée. Au moins, tu aurais appris à dessiner, à chanter, à bricoler des bicyclettes... 

La seule vraie maladie mentale, la pathologie qui nous rend tous malades, c'est leur Belgique.

06/07/2017

Déclassés

 

— J'avais une amie... Elle sort du commissariat... Coup de poignard... Trois mois après, cancer... Evoye, elle est morte... Repiquée, si je peux dire...

Le retour du loup-garou... C'est le feuilleton de l'été. Qui a vu le clochard ? A présent, une femme d'ouvrage prétend l'avoir surpris derrière une porte qu'il lui aurait refermée au nez. Elle est sortie en hurlant...

— On a aussi connu le clochard de la cimenterie, ajoute l'inspectrice. Un petit vieux... Il venait de France... Tenez-vous bien : il était professeur de mathématiques... Bon, ils ne sont pas tous méchants, mais on ne sait jamais...

A force de raconter des choses horribles, elles finissent par arriver. Il faudra changer les serrures, les codes d'accès... On se croirait dans un film d'épouvante où les cosmonautes bloquent les sas pour expédier le monstre hors de l'astronef.

— Hum, votre clochard, dis-tu d'un air innocent, je l'ai vu l'autre jour avec une grande blonde...

Oui, c'est sa sœur, apprends-tu. Cela nous replonge vingt ans en arrière... Comme écrit précédemment, c'était une belle fille athlétique, un peu fofolle que tu avais tenté d'approcher. Rien de sérieux. Un maghrébin plus entreprenant la courtisait, un branquignol, lui aussi disparu...

La pauvre fille avait travaillé quelques mois dans le secteur, avant d'abandonner. « Je n'y comprends rien » avait-elle déclaré, d'un ton navrant.

Lors d'une réunion de fin d'année, elle t'avait aperçu parmi la foule : son visage exprimait le désarroi d'une personne en train de se noyer.

Une fraction de seconde, elle te donna l'impression de vouloir te rejoindre ; tu étais sans doute sa seule connaissance. Hélas, tu te détournas et elle disparut dans un remous.

Et après ? Elle resurgissait à intervalles de plus en plus espacés, à la supérette locale. Au début des années deux mille, ses traits avaient pris une vilaine expression, entre la psychiatrie et l'eczéma.

De fofolle, elle était devenue déclassée, une autre vie nulle de plus, dans cette sinistre région de losers. Mais, d'une manière pathétique, son visage conservait sa beauté. 

La belle et le clochard ? Non, ce n'est pas drôle. Tu t'en veux de n'être pas allé à sa rencontre lors de cette réunion où vos regards s'étaient croisés. 

A l'époque, c'était différent. Vous ne vous étiez pas encore gâchés, il y avait encore un potentiel. Hélas, qui s'en souvient ? 

Pas même elle, probablement.