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03/07/2017

Nid de coucous

 

Un clochard squatte le local de la chaudière, près de ton bureau. L'été dernier, il dormait dans le local du gaz, ce qui avait provoqué l'inondation de la cave. Un tuyau plus loin et tout le bunker se retrouvait sur orbite — du moins, c'est ce qui se raconte.

Au petit matin, la femme d'ouvrage l'a surpris en train de quitter sa cache. Pendant la journée, on le voit tourner sur le parking comme une âme en peine. De temps à autre, il s'éclipse dans la forêt, pour resurgir un peu plus loin, sur le bord de la voie rapide.

Même le dimanche, quand tu passes à la cafétéria du Carrefour tout proche, il est là, accoudé près des toilettes, ou bien il décrit des cercles sur le périmètre : un grand diable, dans la cinquantaine, les cheveux gris et longs, plantés sur une tête de sachem alcoolique.

A deux reprises, tu l'aperçus en compagnie d'une blonde fanée, une autre célébrité locale. Il y a vingt ans, quand tu la connus, c'était une belle fille athlétique. Depuis, la pauvre a tourné gaga. Misère ou psychose, cette horrible Belgique nous rend tous malades.

— Bon, où se trouve-t-il, le local du gaz ? demande une inspectrice, sur le seuil de ton bureau. Derrière son épaule, tu devines une escouade de femmes d'ouvrage à l'air préoccupé. 

On dirait le début du Procès de Kafka. Venez, je vais vous faire visiter... A votre droite, la chaudière... Un bonhomme barbu surgit sur vos pas, encore plus contrarié que les femmes d'ouvrage : « Vous êtes certaines de l'avoir vu, ce clodo ? »

Qui a vu le loup ? Tout le monde y va de son histoire. Il prend sa douche au lavabo, il a un double des clefs, il connaît le code de l'alarme. Il a perdu son boulot, sa femme, sa maison...

— Il faut sécuriser les lieux, dit l'inspectrice d'un ton anxieux. Je veux que mes filles soient en sécurité... J'ai une amie qui a laissé entrer un clochard, eh ben, on l'a retrouvée le crâne fracassé, dans une mare de sang...

Tandis que tu tournes les talons, tu l'entends répéter : « Le crâne fracassé... La sécurité des filles... Toujours la même chose... Personne ne veut prendre ses responsabilités... Fracassée... Mare de sang... »

Sur le temps de midi, le fantôme n'a toujours pas reparu. Sa carcasse d'épouvantail n'arpente plus le parking. Finalement, il en deviendrait presque sympathique, une sorte de collègue.

En marchant le long des buissons, tu sifflotes comme un coucou, pour l'avertir du danger...

25/06/2017

Wanderer ins Nichts

— Seuls les enseignements que nous envoie notre propre esprit viennent à leur heure et nous trouvent mûrs pour les recevoir. Quant aux révélations reçues par les autres, elles doivent désormais vous laisser sourd et aveugle. Le sentier qui conduit à la vie éternelle n'est pas plus large que le tranchant d'une lame. Vous ne pouvez pas aider les autres quand vous les voyez chanceler, et vous ne devez non plus attendre d'eux aucune aide. Celui qui regarde aux autres perd l'équilibre et tombe dans l'abîme. Dans ce domaine, il n'y a pas, comme dans le monde, de marche en avant collective et c'est pourquoi on ne peut absolument pas se passer d'un guide : il faut qu'il vienne du royaume de l'esprit. [...] Tout ce qui ne vient pas de l'esprit n'est que poussière inerte, et nous ne voulons prier d'autre Dieu que celui qui se révèle dans notre âme.

— Mais si aucun Dieu ne se révèle en moi ? demanda-t-elle avec désespoir.

— Alors, il faut, dans le silence, crier vers lui, avec toute la ferveur dont vous êtes capable.

— Et croyez-vous qu'alors il viendra ? Ce serait trop facile.

— Il viendra ! Mais ne vous effrayez pas : il viendra d'abord comme justicier de vos actions passées, sous les traits du Dieu terrible de l'Ancien Testament qui a dit œil pour œil, dent pour dent. Il se manifestera par des changements brusques dans votre vie extérieure. Il vous faudra d'abord tout perdre... même Dieu, si vous voulez toujours pouvoir le retrouver. Ce n'est que lorsque l'image que vous avez de lui sera épurée de toute idée, de toute configuration et de forme, de toute notion d'extériorité et d'intériorité, de créature et de créature, d'esprit et de matière que vous le...

— Verrez ?

— Non, jamais. Mais que vous verrez par ses yeux. Alors vous serez libéré de la terre, car votre vie ne sera plus la vôtre mais la sienne, et votre conscience ne sera plus fonction de votre corps, qui s'en ira vers la tombe comme une ombre désincarnée.

Gustav Meyrink : Le visage vert

16/06/2017

Mars à mort

 

 — On déménage dans des containers, là-bas, dit-il d'un air contrarié, en indiquant le parc. Pendant un an et demi...

Des containers ? Tu imagines un bidonville en train de cuire sous un hideux soleil. Que dire ? Un encouragement, peut-être... Un an et demi, ça passe vite... Envoyez-moi des cartes postales...

Tu repenses à cette histoire d'Edmond Hamilton, Comment c'était là-haut ? Un astronaute revient sur terre après un séjour dans une colonie martienne.

What's like up thère ? lui demande le chauffeur de taxi. A chaque fois que les Terriens lui posent la question, l'astronaute évite de répondre — c'était différent — et à la fin, il pleure seul dans son coin, au souvenir des copains qui y sont restés, perdus dans leur ville de tôle, dans les sables de la planète rouge.

Il faut se faire à l'idée. Nous sommes les Martiens de la mort. En Wallonie, nous sommes tous superflus. En Wallonie, nous sommes tous interchangeables, délocalisables. Il faudrait désintégrer cette maudite Belgique, se téléporter en France... It's imperative that our race continue to exist...

Lorsque tu reviens au bunker, avec une pile de dossiers sous le bras, tu contournes la chaudière, avant de bloquer la porte du sous-sol. 

Une bouffée d'air brûlant, mêlée d'un remugle d'égout, remonte des profondeurs.

Oui, là-bas, je sais...