Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/09/2017

Surgissement du mythe

 

Mircea Eliade situe l'expérience du sacré dans un temps anhistorique (illud tempus) comme René Guénon fait remonter la Tradition à l'au-delà de l'Histoire. Cependant, le savant roumain n'adopte pas la conception cyclique et involutive du temps de Guénon, mais se réfère à une conception circulaire et régénératrice de l'Histoire.

Autrement dit, il s'intéresse moins à la sortie de l'Histoire, ou à une fin de cycle, qu'aux possibilités de surgissement du mythe dans le présent. En cela, sa vision paraît plus optimiste et plus tragique : il appartient à l'individu, pris dans les mailles de l'Histoire, de se faire violence pour créer sa propre histoire.

Enfin, Eliade ne croit pas à la doctrine initiatique énoncée par Guénon qui n'est, dans le meilleur des cas, qu'une illusion. Pour Eliade, l'initiation désigne le passage d'un état de conscience à l'autre, mais ne se confond jamais avec une théorie générale de la connaissance.

Ses journaux évoquent de façon récurrente les épreuves initiatiques que l'individu doit traverser dans le cours de son existence, mais il s'agit moins d'expériences religieuses que de moments privilégiés qui révèlent le sens profond d'une vie.

De ce point de vue, la connaissance dépend moins d'une révélation primordiale, transmise par l'initiation, que d'une expérience originaire, ancrée dans les consciences.

David Bisson : René Guénon, une politique de l'esprit, éditions Pierre-Guillaume de Roux, un livre recommandé par Wallonie Underground.

12/08/2017

Les démons

Quand Jésus arriva au pays des Gadarésiens, un homme étrange sortit tout nu d'une tombe et, dès qu'il vit le Seigneur, il marcha vers Lui. Il était possédé, selon saint Marc, par un esprit impur ou, comme rapporte saint Luc, par de nombreux démons qui le tourmentaient.

Il se prosterna aux pieds de Jésus, poussa un grand hurlement, et le démon, par sa bouche, parla en ces termes : Qu'y a-t-il de commun entre moi et toi, Jésus, fils du Dieu Très-Haut ?

Jésus, nous le savons par la suite du récit, ne se rendit point aux imploration du Démon, et il le chassa, avec tous ses compagnons, du corps de l'infortuné. Mais la parole la plus significative de tout l'épisode est dans cette invocation du Démon, où Jésus est ouvertement appelé fils du Dieu Très-Haut.

Les apôtres eux-mêmes en ce temps-là n'avaient pas encore reconnu en Jésus le Fils de Dieu : la première proclamation manifeste de la divinité du Christ a donc été faite par la voix d'un fils de Satan.

Giovanni Papini : Le Diable

03/08/2017

L'ombre d'un nuage...

 

Je n'ai jamais été ordonné prêtre, mais, dès ma jeunesse, un obscur, un irrésistible élan m'a détaché des choses de ce monde. J'ai vécu des heures où le visage de la nature se transformait sous mes yeux en une forme diabolique, ricanante, et les montagnes, le paysage, l'eau et le ciel m'apparaissaient comme les murs sans pitié d'une prison.

Sans doute aucun enfant n'éprouve-t-il pareil malaise quand l'ombre d'un nuage qui passe devant le soleil s'abat sur une prairie, mais moi, j'étais en proie à une terreur paralysante, et comme si on m'arrachait d'un coup brusque le bandeau des yeux, je pénétrais du regard l'univers secret des tourments de milliers d'êtres minuscules qui s'acharnaient les uns contre les autres dans une haine muette, cachés dans les tiges des herbes et de leurs racines.

Peut-être dois-je à une tare héréditaire — mon père est mort dans une crise de délire mystique — si dès cette époque j'ai considéré le monde comme un antre d'assassins assoiffés de sang.

Gustav Meyrink : Le Cardinal Napellus, éditions Panama, collection La Bibliothèque de Babel, dirigée par Jorge Luis Borges.