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30/11/2016

Podpol'ya

Je suis un homme méchant, j'ai le foie détraqué, cela fait vingt ans que j'habite ce souterrain... (Fédor Dostoïevski : les carnets du sous-sol)

Dimanche dernier, avant de rentrer, j'ai fait un rêve. J'étais de retour à Warzée, dans une grande prairie, un champ à perte de vue, sous le déroulement gris-bleu du ciel, avec à flanc de coteau, dans les hauteurs, le manoir de Tante Lucie. Je marchais à travers une herbe couleur d'ardoise, dans une clarté crépusculaire, avec un sentiment de bonheur, comme si tout l'avenir s'étendait devant moi, paisible et tranquille.

En contrebas, des jeunes sortaient de la forêt, des filles et des garçons, des écoliers. Une bête étrange les accompagnait : un animal comme personne n'en a jamais vu, un hybride plus grand qu'un homme dont les articulations s'emboîtaient à rebours, comme certains insectes. La bête avait un regard doux et malgré son apparence, il n'était pas méchant. Je m'aperçois que j'emploie le masculin, bien que j'ignore de quoi il s'agissait au juste.

Au-dessus de nous, le ciel continuait à dévider ses vagues gris-bleu, un déroulement très rapide, comme si la terre tournait de plus en plus vite tandis que nous marchions sur l'herbe couleur d'ardoise tendre. 

Podpol'ya, utopia... Qu'est-ce que cela signifie ? Peut-être que je n'irai plus nulle part, que je vais simplement rester là-bas, aux archives, dans le sous-sol, avec les bêtes et les autres habitants de la grande forêt underground...

Je passerai fantôme sous les néons, en marchant à longueur de journée dans ces couloirs qui tournent comme l'escalier qui menait à la chambre secrète du manoir, là où les livres s'animaient comme une lanterne magique quand nous les parcourions ensemble.

C'est là que je me sens en sécurité, avec mon avenir devant moi. Le souterrain, c'est le domaine de l'éternité. 

ZLM

04/11/2016

Je referais pareil et ce serait pire...

 

Chaque fois que tu passes devant une cour de récréation, un poignard kafkaïen te transperce. Les cris des enfants te dépriment. Ceux des enseignants aussi. Plus jamais ça...

Jadis, alors que vous embarquiez pour l'Angleterre, Maître Bouzin, fils unique, divorcé, vieux garçon, vous avait désigné à son collègue, avec un ton sincèrement apitoyé : eh bien, je ne voudrais pas avoir leur âge aujourd'hui. 

Maître Herman, un franc-maçon sympathique, ça existe, avait opiné en riant. Difficile de dire ce qu'il pensait.

L'année d'après, ils prenaient leur retraite. L'année d'après, tu disparaissais aussi, mais pour d'autres raisons. En Wallonie, tout le monde disparaît, c'est une coutume provinciale.

Dans le journal de ce matin, un quinquagénaire se plaignait de ce que les services du chômage le jugeaient trop vieux pour retrouver un emploi. 

Profitez-en, s'ils vous lâchent... Mais non ! On dirait qu'ils ont tous besoin d'une profession pour exister. Et si tu avais tort ? C'est peut-être la raison de ton échec, de cette impression spectrale qui t'accompagne, comme si tout se déréalisait à mesure. 

Heureusement, ces regrets ne durent pas. Il suffit d'une contrariété pour aussitôt sentir monter une profonde lassitude, cette fatigue terminale si familière, comme un retour d'hypothermie, comme la fin d'un songe : Non, je ne veux plus vivre avec ces gens-là, j'en ai eu ma part... Plutôt rester au sous-sol, attendre la retraite... 

Ces derniers temps, tu repenses souvent à Caraco : ce polygraphe déclassé, la folie en complet veston, qui passait son temps à noircir des cahiers d'une écriture monomaniaque, à ressasser des apocalypses et qui attendit sagement la mort de ses parents pour mettre fin à ses jours.

Bien sûr, à l'inverse de Caraco, il n'y aura aucun tiroir magique et posthume. Ton talent, c'était de ne pas écrire et ton génie, la haine de la Belgique. Bien sûr, nul n'est obligé de se suicider à la mort de ses parents. C'est même plutôt mal vu, un manque de maturité.

Non, rien ne sert de mourir. Tous ceux qui communiquèrent oralement leur savoir le savaient. A un certain moment, il suffit de devenir invisible, comme jadis le vieux Bouzin et Maître Herman.

On reste sans être là. En occultation. C'est ça l'underground wallon.

Zed le Mutant

28/10/2016

Plus tard que tu ne crois

 

Hoe laat is 't Mijnheer ? Chaque fois que tu croises une vieille sur son seuil, tu repenses à cette histoire de Vandeloo. La petite vieille qui pose la même question au narrateur qui, finalement lassé, lui offre une horloge. Le lendemain, lorsqu'il repasse, il apprend la mort de l'octogénaire.

Drame de la solitude ? Mauvaise littérature, surtout. Vandeloo n'est pas un auteur sérieux, lisez les Kronkels de Carmiggelt, répétait le vieux Caraco à l'université. 

A chaque rentrée académique, Caraco dispensait une lecture de Carmiggelt aux premières candidatures. Tu eus droit à celle du vieux assis sur une borne qui répète Rileksen... Rileksen...

Personne n'avait trouvé la signification du verbe : hollandisation de to relax, se détendre. Il n'y a que des vieux en Hollande. Des petits gris, sous un ciel gris et qui se racontent des histoires en demi-teintes, mais toujours très grises. On dirait la Wallonie... en plus prospère.

A ta deuxième rentrée, ce fut l'histoire du petit garçon qui n'a jamais vu la Zuiderzee et qui supplie son père de s'y rendre, la tête pleine de monts et merveilles.

En maugréant, le paternel apprête les deux vélos dont les roues sont assemblées dans une matière improbable — en vous lisant l'histoire, Caraco se souvenait, ému, de sa propre enfance : après la guerre, le caoutchouc manquait pour fabriquer des pneus. 

Le père et le fils pédalent donc à travers un paysage lunaire, pendant des heures, jusqu'à la nuit tombée, sous les étoiles cendreuses.

Finalement, ils tombent en arrêt face à une nouvelle étendue grise, déchaînée, celle-là : des trombes de vif-argent qui s'enroulent les unes sur les autres, dans un fracas de fin du monde : la Zuiderzee. L'orage crépite, une pluie glacée se déverse à seaux et le petit garçon éclate en sanglots.

Plus jamais ça... soupire le père en remontant en selle et tous deux reviennent piteusement à leur petite maison grise, dans les dunes grises de la désillusion.

Parmi les étudiants, aucun n'avait compris la signification du titre : Thalassa !, une parodie de l'Anabase. Le vieux Caraco avait haussé les épaules en émettant un profond soupir. M'enfin, jongen... 

Qu'est-il devenu, le pauvre ? Il n'était pas méchant, dans le fond. Plutôt dépressif, comme tous les sexagénaires wallons. Parfois, tu l'imagines dans une ville du nord, assis sur une borne, en train de compter les mouettes et de murmurer Rileksen...

En revanche, nous autres, nous ne sommes pas près de rentrer au pays.

Zed le Mutant