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12/07/2017

J'ai déjà donné

 

Les réseaux sociaux, c'est un peu comme les thérapies de groupe, les formations aux heures du conte ou les réunions d'équipes : mieux vaut les voir de loin que d'y participer.

Voici ce qu'écrivait ce vieux fou de Deleuze — nous nous sommes tant aimés — à propos des prises de tête. 

C'est déjà difficile de comprendre ce que quelqu'un dit. Discuter, c'est un exercice narcissique où chacun fait le beau à son tour : très vite, on ne sait plus de quoi on parle. Ce qui est très difficile, c'est de déterminer le problème auquel telle proposition répond.

Or, si on comprend le problème posé par quelqu'un, on n'a aucune envie de discuter avec lui : ou bien on pose le même problème, ou bien on pose un autre et on a plutôt envie d'avancer chacun de son côté.

Comment discuter si on n'a pas un fonds commun de problèmes, et pourquoi discuter si on en a un ? On a toujours les solutions qu'on mérite d'après les problèmes qu'on pose.

Les conversations, c'est autre chose. La conversation est un exercice hautement schizophrénique, qui se passe entre individus qui ont un fonds commun et un grand goût des ellipses et des raccourcis. La conversation est un repos, coupé de silences, elle peut donner des idées.

Mais la discussion ne fait aucunement partie du travail philosophique. Terreur de la formule : on va discuter un peu.

Pour ma part, j'avoue quelques idées fixes, mais j'ai aussi un très bon tournevis. D'ailleurs, je n'ai rien à vendre et je ne vous demande rien... pas même de me lire, surtout pas !

C'est bien simple : faites comme si je n'avais rien dit.

Rue barbare

 

Juste à côté de la librairie, sous le porche de l'immeuble, gît un cadavre en survêtement de sports.

Le type repose sur le ventre, bras le long du corps, la tête dans un paquet de journaux. Un capuchon dissimule ses traits, la tête tournée vers les portes vitrées. S'il n'est pas mort, c'est tout comme...

D'ordinaire, les clochards établissent une sorte de camp de fortune, ils entassent leurs possessions, pour se protéger du froid et de leurs congénères, mais celui-ci n'a rien, pas même une seringue, juste la misère en jogging et ce dénuement a quelque chose d'insoutenable.

Il pleut. La vitrine de la librairie brille avec ses affiches vantant le goût débile de la lecture et les badauds avancent sur le trottoir. Pourtant, les épaves sont de plus en plus nombreuses. Jamais tu n'en as croisé autant, sur les ponts, dans les halls d'immeuble, sur les marches de la gare... On dirait une épidémie.

Tu repenses à cette nouvelle fantastique dans laquelle un assistant social voit des éclopés partout.

Il les retrouve dans son intimité, à table quand il mange avec sa femme et ses enfants, dans sa chambre à coucher, allongés dans son lit, dans la penderie entre les vêtements, dans son garage, couchés sous la voiture, suicidés par le pot d'échappement... Evidemment, ils finissent par le submerger.

Le plus effrayant dans l'histoire, c'est qu'ils ne sont même pas agressifs. Ils restent simplement là, à attendre, à rôder comme les ombres des vivants, comme un état de choses, une fatalité qui nous guette. 

Cafard, bad trip, idées noires, avalé par l'espace au fond d'un entonnoir...

10/07/2017

Avec une chemise noire...

 

Ce matin, en sortant du parc, tu crois reconnaître l'informaticien. Il te salue toujours en t'appelant Maître Capello et tout aussi rituellement, tu ôtes ton couvre-chef avec un geste de mousquetaire. Cette fois, tu prends les devants.

Erreur sur la personne... Il s'agit d'un type qui lui ressemble. L'homme te dévisage, interloqué, mais tu gardes contenance. Au lieu d'avouer que tu t'es trompé, tu continues à répondre à ses questions tandis que vous marchez jusqu'au carrefour. 

— Je ne vous remets pas, dit-il.

— Vous travaillez ici, non ?

— Oui... Ah, je sais... Vous êtes l'éducateur ?

— Eh bien voilà, vous voyez que vous me reconnaissez...

L'homme te dévisage avec un sourire mi-figue, mi-raisin. La situation ressemble à un dérapage sur une plaque de verglas. On se sent glisser, sans savoir où ça nous entraîne... 

— Vous travaillez avec Paul Durand ?

— Non, à la base, déclares-tu... Ne le dites à personne... C'est underground...

— Comment ça, underground ?

— En sous-sol... Bon, faut que j'y retourne... A bientôt ! 

Tu t'éloignes en réprimant une envie de rire. Finalement, toi qui ne connais personne, tout le monde semble te reconnaître.

C'est fou comme on peut facilement passer pour un autre, pour un curé, pour un prof, pour un chauffagiste. Léon Bloy parlait déjà de l'incertitude des identités...

En fait, aujourd'hui, quasi tout le monde devient interchangeable. C'est d'autant plus vrai dans une région à faible coefficient de réalité historique comme la nôtre... On voit le jour à travers nous...

Réfléchis, pauvre idiot ! Et si c'était un proche d'un grand manitou... Il pourrait inventer que tu étais ivre, que tu lui as adressé des propos incompréhensibles... Pire ! Il irait leur raconter que tu l'as salué par un geste étrange et que... 

Pauvre éducateur, je ne voudrais pas être à sa place.