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03/02/2017

Entre les mains du maître

 

Le prophète de cour prophétise ce qui plaît aux dominants, ce qu'ils aiment à entendre, ce qu'ils souhaitent entendre, écrit Claude Tresmontant dans son Enquête sur l'Apocalypse.

Le prophète de Dieu non seulement prophétise à contre-courant des probabilités, mais aussi à contre-courant des intérêts de classe, de caste ou de nation. Ainsi, Jérémie était considéré comme un traître à la patrie à cause de ce qu'il annonçait.

C'est aussi ce qui arriva en 62 de notre ère avec le prophète Jésus Ben Ananias, comme le relate Flavius Josèphe, dans La Guerre des Juifs — traduction de Tresmontant.

Albinus, le gouverneur de la province, lui demanda qui il était, d'où il venait et pourquoi il disait des choses pareilles. Et à ces questions, il ne répondit rien. Il continuait de proférer sa plainte funèbre sur la ville. Albinus estima qu'il s'agissait d'un cas de folie et il le fit relâcher.

Et lui, pendant tout le temps de la guerre, il n'eut de rapport avec personne de la Ville. On ne le vit parler avec personne. Mais jour après jour, comme s'il avait fait un vœu, il répétait sa complainte : Malheur, malheur sur Jérusalem...

Il ne maudissait pas ceux qui le frappaient chaque jour, pas plus qu'il ne remerciait ceux qui lui donnaient à manger. Unique pour tous était le présage sinistre, en guise de réponse.

C'est surtout pendant les fêtes qu'il criait. Et cela pendant sept ans et cinq mois, il ne cessa pas de le dire. Jusqu'à ce que lors du siège de la Ville, il vit les travaux.

Alors, il s'est arrêté, a fait le tour des remparts et il a crié d'une voix perçante : Malheur sur Jérusalem, malheur au peuple. Et pour finir, il a hurlé : malheur sur moi-même!

Une pierre, lancée d'une baliste romaine, l'atteignit, le tuant presque aussitôt. Il rendit l'âme avec ces oracles sur les lèvres.

Cet extrait de Flavius Josèphe connaîtra une postérité remarquable. A la veille de la révolution française, l'écrivain illuministe Jacques Cazotte aurait prédit leur funeste destin à chaque convive d'un banquet.

Lorsqu'il lui fut demandé à quoi lui s'attendait, Cazotte aurait répondu en citant ce passage de La Guerre des Juifs. A l'instar de son modèle, il devait également finir sous une machine infernale.

Claude Tresmontant évoque une métaphysique de l'action lorsque Dieu opère par la main de l'homme qui coopère. Autrement dit : tu briseras de tes propres mains le sablier de ton temps.

Pour l'anecdote, il m'est arrivé de me servir du même extrait sur l'affiche d'une activité. A la nuit tombée, le titre clignotait en lettres rouges sur un panneau électronique à l'entrée du village.

J'y repense parfois comme à un puissant présage.

18/01/2017

We are doomed

 

— Voici à peu près dix ans, j'ai renoncé à l'expression artistique, si cette formule a encore un sens. Pour moi, elle ne signifiait plus rien. Pire, j'avais honte... Je m'étais complètement, horriblement trompé. Ensuite, j'ai tout brûlé. Cela m'a fait quelque chose.

— Je vois ça... Et depuis ?

— J'essaie autre chose, autrement. Je lis la Bible aussi.

— Et ça marche ?

— Plus rien ne marche. Nous sommes des nihilistes. Tous coupables... Nous sommes les enfants perdus de la Wallonie.

30/11/2016

Podpol'ya

Je suis un homme méchant, j'ai le foie détraqué, cela fait vingt ans que j'habite ce souterrain... (Fédor Dostoïevski : les carnets du sous-sol)

Dimanche dernier, avant de rentrer, j'ai fait un rêve. J'étais de retour à Warzée, dans une grande prairie, un champ à perte de vue, sous le déroulement gris-bleu du ciel, avec à flanc de coteau, dans les hauteurs, le manoir de Tante Lucie. Je marchais à travers une herbe couleur d'ardoise, dans une clarté crépusculaire, avec un sentiment de bonheur, comme si tout l'avenir s'étendait devant moi, paisible et tranquille.

En contrebas, des jeunes sortaient de la forêt, des filles et des garçons, des écoliers. Une bête étrange les accompagnait : un animal comme personne n'en a jamais vu, un hybride plus grand qu'un homme dont les articulations s'emboîtaient à rebours, comme certains insectes. La bête avait un regard doux et malgré son apparence, il n'était pas méchant. Je m'aperçois que j'emploie le masculin, bien que j'ignore de quoi il s'agissait au juste.

Au-dessus de nous, le ciel continuait à dévider ses vagues gris-bleu, un déroulement très rapide, comme si la terre tournait de plus en plus vite tandis que nous marchions sur l'herbe couleur d'ardoise tendre. 

Podpol'ya, utopia... Qu'est-ce que cela signifie ? Peut-être que je n'irai plus nulle part, que je vais simplement rester là-bas, aux archives, dans le sous-sol, avec les bêtes et les autres habitants de la grande forêt underground...

Je passerai fantôme sous les néons, en marchant à longueur de journée dans ces couloirs qui tournent comme l'escalier qui menait à la chambre secrète du manoir, là où les livres s'animaient comme une lanterne magique quand nous les parcourions ensemble.

C'est là que je me sens en sécurité, avec mon avenir devant moi. Le souterrain, c'est le domaine de l'éternité. 

ZLM