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19/04/2017

Crash Test

 

Hier matin, en me rendant au travail, j'ai assisté à un crash extrêmement violent. Au début, j'ai cru à un attentat ou à une braquage. Tout s'est passé très vite. Soudain, une explosion, sur ma gauche, à dix heures. Des débris de métal giclent jusque sur le trottoir ; par chance, personne à cette heure.

En fait, une voiture est passée au-dessus la berme centrale, avant d'atterrir sur l'autre bande de circulation, où elle a percuté un véhicule. On aurait dit que le conducteur avait tenté un demi-tour. Un camion l'avait-il embouti par-derrière ? Impossible à dire...

Ça klaxonnait de partout... Un type, surgi de nulle part, a demandé s'il y avait des blessés. Une femme faisait signe aux automobilistes de dégager la voie. Tout avait l'air irréel, ralenti... Détail saugrenu : l'autoradio diffusait toujours de la musique — je n'avais pas songé à le couper.

Après, c'est flou... Je me souviens d'avoir longé deux carcasses dans un sale état... Je n'ai vu aucun corps à l'intérieur... Pas de sang non plus. Je me souviens aussi d'avoir roulé à travers la fumée, en évitant des débris. Les pneus ont écrasé un morceau de plastique, avec un drôle de bruit, désagréable.

Je n'ai pas eu peur un seul instant, alors que j'aurais pu être percuté par le bolide. Il aurait suffi d'une minute d'avance... C'est seulement quand j'ai dépassé les feux rouges, quand l'accident a été loin derrière que je me suis aperçu que mon pied tremblait au-dessus de l'accélérateur. 

Maybe next time, darling...

06/04/2017

Poubelle blues

Des saletés salement faites...

Chaque fois que tu vois des bennes à ordures, tu penses au roman que tu avais tenté d'écrire, et que ce blogue remplace avantageusement. Un roman vrai... Du 8-94 comme on dit dans le jargon : cette cote désigne les autobiographies.

On passe très vite du 8-94 au 8-3, c'est-à-dire de la réalité à la fiction. Souvenez-vous de la polémique au sujet de ce livre, un tire-larmes présenté comme véridique, dans lequel une orpheline victime-des-persécutions-nazies prétendait avoir été adoptée dans son enfance par des loups... En fait, cette mythomane n'avait jamais quitté Bruxelles, une fois.

A l'époque, un bibliothécaire avait haussé les épaules : « Bah, il suffit de changer la cote... Tiret 94 ou Tiret 3, ça reste du 8. » 

Dans un autre registre, l'affreux Jojo plaisantait à propos de ses conquêtes : « Cette nana, c'est une bombe, tu peux me croire, du pur 8-94. » Un jour que vous empaquetiez des retraits, il aperçut le camion des éboueurs qui remontait la rue. « Vite, on va se débarrasser des caisses. »

Les éboueurs ne l'entendaient pas de cette oreille. On ne peut pas jeter n'importe quoi, n'importe comment. L'affreux Jojo parvint à les circonvenir : ils prendraient les caisses, à condition que vous les jetiez vous-mêmes, à vos risques et périls.

Vous voilà en train de trotter derrière la benne, effectuant des allers et retours entre le trottoir et le camion. Avez-vous déjà contemplé l'intérieur d'un camion-benne au petit matin ? On dirait un bec de calmar géant, un crochet de métal qui se referme ou plutôt qui tourne sur lui-même, en broyant une masse de déchets. Et c'est là que la fiction commence... Attention, on passe du 8-94 au 8-3...

Dans ton roman, Jojo ne retire pas la main à temps. La formidable mâchoire l'avale tout cru, avec un bruit de pantin désarticulé et de squelette qui craque. Tandis qu'il disparaît dans les profondeurs du dragon, tu te précipites auprès du chauffeur, assis dans sa cabine et qui n'y comprend rien.

— Coupez le moteur, cries-tu en tambourinant au carreau... Il est tombé dedans.

Le pilote fait un geste d'impuissance. Tu rebrousses chemin, à la recherche d'un bouton sur lequel appuyer, un interrupteur qui arrêterait la mécanique, mais tu as beau frapper sur un boîtier, marteler les parois, le monstre de métal continue à rugir de plaisir, à pétrir, à malaxer une immonde bouillie dans laquelle tu guettes la réapparition d'un bras ou d'une jambe.

Pris de panique, tu contournes la benne en gesticulant, au secours, faites quelque chose... Hélas, les badauds restent coi. Sur le trottoir opposé, une mère de famille protège son enfant et un sexagénaire t'adresse des signes :

— Attention... Derrière vous !

Trop tard. Un bolide te frôle en klaxonnant, la voiture t'expédie tête la première contre la bordure, avant de s'immobiliser dans un crissement de pneus.

Mais tu ne le vois déjà plus... Des galaxies couronnent ton crâne, un voile noir descend sur le monde et juste avant de perdre le son et l'image, tu te rends compte que tu n'as pas cessé de hurler. 

Lorsque tu reprends tes esprits, tu gis sur un lit d'hôpital, la tête enturbannée d'un pansement. Tes orteils et tes doigts pianotent — tu t'en sortiras.

La suite du roman ? Le héros ne comprend pas un mot de ce que les infirmiers lui racontent. Le monde entier parle une langue étrangère. Quelque chose s'est produit entre-temps... Plus rien ne sera pareil... Toute la culture, dans la poubelle... Tout est faux...

On est fin avril 2002. Et là, difficile de dire si c'est du 8-3 ou du 8-94.

22/03/2017

Mauvaise graine

Maintenant, il y a prescription, on peut le dire. L'acte fondateur de ta généalogie, c'est un suicide : l'arrière-grand-père Joseph, capitaine d'industrie, veuf et ruiné, se pend à une poutre de la cave. Il abandonne sept enfants, parmi lesquels ton grand-père, lui-même prénommé Joseph — il parviendra tout de même à devenir géomètre.

Jadis, le suicide était tabou dans les familles catholiques. Une malédiction pesait sur les proches du défunt qui ne pouvait être enterré religieusement. Du moins, on le dit. Vous n'y étiez pas et moi non plus.

Aujourd'hui, tout cela se perd dans une rumeur, dans l'insignifiance de ce sale petit pays. Tout le monde se moque de tout, en particulier de la Wallonie. Qui se souviendra de cette galerie de train fantôme ? Ils avaient un grain... Ils descendaient une marche à chaque génération... So what ?

Dans nos sociétés industrielles, la mémoire n'excède pas trois générations. Au-delà, tout devient flou...

Hier encore, tu te demandais combien d'êtres humains ont vécu sur cette planète jusqu'à aujourd'hui. D'après les estimations des scientifiques, cent milliards... La somme des vivants actuels n'en représenterait qu'un pourcentage infime — ne parlons pas des Wallons ! Cela signifie que l'humanité se compose de plus de morts que de vivants...

Cent milliards d'esprits... Vertige cosmique... Danse macabre en spirale... Une chaîne anonyme, des têtes de ténèbres, comme quand Ulysse se rend dans le Nord, dans les brumes de Cimmérie, autrement dit en Wallonie. Ulysse creuse une fosse et verse le sang noir pour interroger l'Hadès. Il a vite fait de remonter. Tous ses camarades l'attendent en haut de l'escalier. Alors, à quoi ça ressemble là-dessous...

Pas terrible... Les morts n'ont rien à dire. Les morts sont bêtes comme des belges et l'humanité se compose de plus de belges que de vivants. La Belgique, c'est le Styx... La barque de Charon dérive sur la Meuse ; on paie le passeur en jetons d'intercommunales. Une foule livide vous guette sur les berges et là, vous comprenez que le rattachisme, c'est joué... 

La poésie, c'est la fleur du pendu...

Evidemment, tout cela est trop pessimiste. Il faut adresser un message d'espoir aux jeunes qui nous lisent.

Vous verrez, plus tard, quand vous aurez des enfants. Phrase qu'aucun enseignant belge ne devrait prononcer. L'accent gâte tout... On imagine des kilomètres de bocaux de formol, remplis de Gui Home, des avortons hideux, bigleux, coiffés de casquettes et qui vous adressent des signes incompréhensibles, avec des bâillements de batraciens dans la vase, leurs palmes pressées contre le verre. On a bon d'être belges, heu heu...

Chacun se survit comme il peut, à travers ce qu'il trouve, à travers sa race, à travers sa foi, ou ses œuvres. Rozanov disait que mourir, c'était aussi peu dramatique que de changer de chaussures : l'éternel Adam poursuit son existence tant que des enfants sont là pour prendre le relais. Rozanov était un homme sain, enraciné dans une culture saine, l'orthodoxie russe.

Hélas, on ne peut en dire autant de l'entité belgicaine, de sa sous-culture yankee, de son immonde melting-pot, de sa complaisance huileuse, de son libéralisme de loge pourrie. L'éternel retour de la belgitude, c'est le serpent qui sort de la bouche de Zarathoustra, le grand dégoût que le prophète surmonte en lui tranchant la tête d'un coup de dents. 

Ce serpent bruxello-flamand qui nous étrangle, ce nœud coulant qui se resserre, il faut se l'arracher de la gorge, le transformer en câble de funambule, en corde de fakir, que sais-je encore...

Piétiner le serpent belge, écraser dans la poussière sa hideuse tête qui bave, c'est semer des graines d'underground, des champs de bulbes violacés qui finiront par éclore au printemps des peuples européens, à la mort de Bruxelles, sous un immense soleil noir : les fleurs du pendu, les mandragores de Wallonie.